Exposé conclusif

La recherche ici menée constitue un parcours d’appréhension des modalités de l’intersubjectivité en interaction numérique – de la co-construction de l’identité et de l’altérité par écran. Nous avons cherché à caractériser les conditions d’émergence des identités en interaction dans les nouveaux environnements de production langagière physico-numérique et leur implication réciproque. À cette fin, ont été étudiées des rencontres entre participants géographiquement distants se rencontrant pour la première fois, par écran, via trois modes interactionnels (forum, tchat, visio). En capturant ces interactions par enregistrement vidéo des locuteurs et de leurs écrans, et par assemblage des vues, il nous a été possible d’analyser les activités technico-corporelles d’énaction des sujets, espaces et temps impliqués dans l’interaction par écran. L’identité, entendue ici comme phénomène intersubjectif, verbal et technique, a fait l’objet d’une analyse linguistique et phénoménologique mettant en regard les théorisations existantes et ces nouvelles formes d’intersubjectivité. Nous proposons d’en retracer l’issue, les limites, les intérêts et perspectives.


Rendre visible l’invisible.

Telle est l’inter-action entreprise par les sujets dans leur co-construction de Soi, Autrui et de l’espace-temps de leur émergence. C’est dans l’« empiètement » entre visible et invisible (Merleau-Ponty, 1964) que se jouent les modalités de l’intersubjectivité en interaction numérique. La relation d’invisible à visible ne tient pas de l’opposition mais de la dialectique, du croisement, du chiasme. L’invisible « n’est pas le contradictoire du visible : le visible a lui-même une membrure d’invisible, et l’in-visible est la contrepartie secrète du visible, il ne paraît qu’en lui, il est le Nichturpräsentierbar [le non représenté] qui m’est présenté comme tel dans le monde » (Ibid. : 265). Le visible porte en lui l’invisible, il n’est possible que par lui. Merleau-Ponty reprenant l’analyse du cube de Husserl explique que le sujet ne peut jamais voir simultanément toutes les faces d’un cube, certaines échappent nécessairement à sa vision, mais pour autant il anticipe les faces invisibles, à partir des faces visibles, pour penser le cube comme un objet total. Vitali-Rosati illustre l’empiètement visible-invisible par l’objet de la table « au moment où on regarde quelque chose on ne peut la voir que grâce à ce que nous ne pouvons pas regarder puisqu’elle empiète sur autre chose ; on ne voit une table que grâce aux pieds cachés derrière les pieds visibles. » (2009 : 33). Le visible repose sur l’horizon de l’invisible, sur la profondeur du caché. Dès lors le visible doit être conçu « non selon la pensée proximale mais comme englobant » (Merleau-Ponty, 1964 : 266).

Dans leurs interactions à distance, les sujets ne partageant pas un espace-temps commun sont d’abord absolument invisibles les uns aux autres. De cette invisibilité surgit la visibilité par leurs actes de prise d’existence à l’écran. Jamais l’ensemble de leur corps ne se présentera à eux – ni leurs dos, ni leurs jambes, ni leurs pieds, etc. – ni encore l’ensemble du décor – ni les parties de la salle hors-champ, ni le couloir longeant la salle, ni la rue sur laquelle donnent les fenêtres. Pour autant, parce que des mots s’inscrivent à l’écran, le sujet sent que les mains d’un Autre les a tapés ; parce qu’un visage apparaît à l’écran, le sujet sent qu’un corps y est attaché ; parce qu’il y a visage, il y a dos, mains, jambes ; parce qu’il y a table, chaise, plafond et mur à l’écran, il y a aussi salle, couloir, fenêtre hors-écran. Le visible inscrit avec lui l’invisible dans l’interaction physico-numérique. Et les interactants œuvrent à rendre visible l’invisible – présent ou non à l’écran – à élargir l’horizon des évènements interactionnels. Il y a présence de l’absence. Celle-ci est rendue possible, en interaction numérique, par les activités de percepaction – perception et action conjuguées pour percevoir et être perçu – des sujets à partir de ressources multimodales physico-numériques.

L’identité se définit alors comme un acte de transphanie, à savoir un phénomène verbal, technique et transsubjectif consistant à rendre visible l’invisible identémique et scénographique par percepaction technico-corporelle coordonnée des sujets engagés dans l’interaction sociale. Cette définition de l’identité s’applique à toute forme d’interaction, qu’elle implique un écran ou non, dans la mesure où la transphanie transcende le mode interactionnel – toute forme d’interaction sociale et tout phénomène d’apparition du sujet implique du langagier, du technique et du sensitif.


Cette conclusion fait suite à un parcours de recherche instaurant un dialogue entre théorisation et données empiriques, dans une approche interdisciplinaire entre linguistique et philosophie, articulant phénoménologie et analyse des interactions. Au sein de notre parcours théorique, nous avons cherché à appréhender la notion d’identité – toujours associé à celle d’altérité – sous le prisme phénoménologique puis interactionniste. Par le premier, prisme phénoménologique abordant l’identité comme un phénomène intersubjectif et technique, nous avons décrit l’événement de la rencontre – cette expérience intersubjective, dialectique entre Soi et Autrui – et identifié les propriétés phénoménotechniques de l’intersubjectivité en interaction numérique. Nous avons alors été amenée à introduire la notion d’ontophanie numérique révélant la profonde hybridité et technicité de l’apparaître du sujet, et à approfondir les concepts d’espace et de temps tant dans leur conceptualisation physique phénoménologique que dans leur nouvelles modalités numériques. Par le second prisme, approche interactionniste mettant l’accent sur la co-construction langagière multimodale de l’identité, nous avons cherché à identifier les aspects multidimensionnels constitutifs des pratiques par lesquelles le langage est mobilisé pour produire de l’identité en interaction. Nous avons notamment porté notre attention sur la séquentialité interactionnelle par laquelle les sujets façonnent l’interaction ainsi qu’à la corporéité de l’action tant en interaction présentielle que numérique.

Nous avons alors soumis, dans la seconde partie de notre recherche, ces théorisations à l’analyse des données de notre corpus. Dans ce parcours empirique, a d’abord été analysée la rencontre par écran d’un premier groupe de participants du premier échange écrit asynchrone au dernier échange vidéo synchrone. Les résultats de cette analyse exploratoire portent sur l’interrelation entre l’organisation séquentielle et l’expression identitaire ainsi que la construction du cadre spatio-temporel de l’interaction ; la scénographie érigée par les interactants au moyen de ressources voco-posturo-mimo-gestuelles physico-numériques ; le processus ontologique identitaire à l’œuvre depuis les identèmes potentiels disponibles dans la biographie du locuteur jusqu’aux identèmes réélisés et ratifiés dans l’interaction par l’interlocuteur. Enfin, par la réduction éidétique nous avons mis en lumière les actes de prise d’existence à l’écran depuis la simple inscription de soi à l’écran sans autrui auprès duquel apparaître (protophanie) à la manifestation dynamique et coordonnée des sujets, dépendante d’autrui et de la technique (transphanie) et énactant un mi-lieu interactionnel. Se sont par ailleurs dessinés les stades successifs de la rencontre ; manifestation, connaissance, reconnaissance et attachement.

Nous avons alors appliqué ces extensions théoriques à l’analyse d’une nouvelle rencontre. Cette dernière étape de notre parcours de recherche nous a permis de confirmer le caractère opérant de notre description de l’organisation séquentielle, notre topographie des espaces-temps impliqués dans l’interaction physico-numérique, notre typologie des actes de prise d’existence à l’écran et notre représentation du processus ontologique identitaire en interaction. Les résultats de cette analyse applicative ont par ailleurs révélé l’interrelation de ces modalités de la co-construction identitaire en interaction numérique et mis en exergue les opérations de percepaction – par les chiasmes sensoriels – en jeu dans cette transphanie.


Notre parcours de recherche procède donc d’une démarche interdisciplinaire s’inscrivant dans la logique des Humanités Numériques, cherchant à faire dialoguer les disciplines des Sciences Humaines entre elles et en corrélation avec le numérique. Cette entreprise ne se réalise cependant pas sans écueils et obstacles à surmonter. Dans le cas de notre recherche, les difficultés ont émergé notamment du recueil-montage-exploitation numérique du corpus, de la multimodalité des données interactionnelles, de la sensibilité du sujet de la recherche (l’identité des participants), de l’articulation de deux disciplines (Analyse des interactions et Phénoménologie), et de la mise à l’épreuve du numérique des théories traditionnelles de ces disciplines. De ces difficultés découlent les limites de notre recherche.

Le recueil de données se réalisant au sein d’un cours de didactique, et plus justement deux cours de didactique, il était indispensable de veiller à ne pas gêner leur bon déroulement. Nous devions éviter de retarder les interactions notamment par l’installation du matériel d’enregistrement ou par la résolution d’imprévus techniques du côté lyonnais – ce qui n’était pas toujours aisé dans la mesure où nous devions, seule, préparer et placer une caméra sur trépied face à chaque participant dispersé dans plusieurs salles et prérégler les logiciels de capture d’écran sur chaque ordinateur. Il était presque impossible d’être présente auprès de chaque interactant à l’ouverture des interactions pour lancer l’enregistrement de la caméra et de la capture d’écran. Nous avons donc rapidement décidé d’impliquer les participants dans la capture de leurs interactions. Il leur revenait alors de lancer les enregistrements si nous n’étions pas à leur côté au démarrage de l’interaction. Cette pratique soulève des questions d’authenticité des interactions capturées. Cependant, le fait que ces interactions soient par essence technologisées, que les participants lyonnais soient étudiants en Master Recherche et donc familiers des récoltes de corpus, que le logiciel de capture d’écran soit invisible au cours des interactions, nous mène à croire que l’influence du dispositif de capture bien que réelle ne compromet pas l’intérêt des données récoltées. En revanche, le cadre universitaire et didactique des interactions configure distinctement les interactions comme nous avons pu le constater au cours des analyses. Par ailleurs, il nous a fallu circonscrire le corpus d’étude dans la masse de données récoltées. Nos choix ont été explicités dans la description de notre méthodologie. Reste que la recherche ici menée se limite à la rencontre interindivuelle de deux groupes d’interactants. Aussi sera-t-il nécessaire pour conforter nos résultats de poursuivre cette recherche par l’étude d’autres rencontres et hors cadre universitaire. Enfin concernant la restitution des données capturées, si le choix des vidéos enrichies présente l’intérêt de rassembler de manière dynamique les angles de vue d’une même interaction et offre une forme de regard omniscient à l’analyste, il implique néanmoins d’écarter une lecture complète de la recherche sous le format papier traditionnel. Bien que nous procurions une version web de la thèse, sa lecture implique l’adhésion du lecteur à cette nouvelle proposition de format – du reste encore inexistant pour les publications scientifiques, même revues en ligne. Nous espérons ainsi ouvrir la voie à une nouvelle forme d’écriture scientifique participant de l’intégration des pratiques numériques dans la Recherche, tant dans son objet que dans sa diffusion.

En ce qui concerne l’analyse des modes interactionnels de la rencontre, nous n’avons pas cherché à conduire une analyse contrastive mais à recourir à une même méthodologie d’analyse pour toute la rencontre. Les échanges en asynchronie écrite (forum), en quasi-synchronie écrite (tchat) et en synchronie audio-visuelle (visio) ont fait l’objet du même traitement avec les adaptations nécessaires, au risque de manquer leurs spécificités, faillir à l’analyse traditionnelle. Mais nous avons cherché à intégrer chaque mode – écrit ou oral, synchrone ou asynchrone – dans un ensemble, dans la logique du processus de la rencontre graduelle, telle qu’elle s’est déroulée.

Quant au sujet de notre recherche – l’identité – il est apparu complexe à manipuler dans le respect de l’anonymat et de la sensibilité des interactants. Cependant, il est important de rappeler que nous n’avons pas cherché à étudier les identités per se des sujets mais les modalités par lesquelles ils parviennent à se manifester, se connaître et se reconnaître dans la rencontre. Si la distinction peut paraître ténue a priori, elle est en réalité de taille puisqu’aucune identité n’est décrite a posteriori. Nos résultats portent exclusivement sur des phénomènes, des processus, des organisations.

Concernant notre approche interdisciplinaire entre analyse des interactions et phénoménologie, il apparaît que si ces deux disciplines se rejoignent dans une compréhension intersubjective de notre objet de recherche – l’identité, elles présentent des méthodologies dissemblables. Et chercher à les faire dialoguer conduit nécessairement à réduire le propos de chacune, avec le risque de limiter les sources exprimées dans chaque discipline et caricaturer leurs théorisations. Pour autant, notre intention n’était pas de proposer une épistémologie exhaustive mais de recourir aux notions impliquées dans notre champ d’étude et mettre en exergue leur caractère toujours opérant avec les adaptations et extensions révélées par notre parcours empirique. Par ailleurs l’articulation entre les théories hors interactions par écran et les théories impliquant le numérique, a induit dans notre parcours de recherche tantôt une opposition entre le physique et le numérique tantôt une assimilation des deux. Les résultats de notre recherche nous conduisent à rejeter l’antagonisme à la faveur de l’hybridation. Reste qu’hybridation signifie intégration et non annihilation. Si les éléments physiques et numériques de l’interaction communiquent, se coordonnent et s’accordent, il n’en demeure pas moins nécessaire pour comprendre cette hybridation d’identifier la nature des éléments qui la composent.


Aussi l’intérêt de définir l’identité comme un acte de transphanie, réside-t-il notamment dans la possibilité qu’offre cette définition d’étudier sa manifestation dans toutes les sphères interactionnelles – sociales, individuelles, collectives, privées, professionnelles, hors et par écran, en présence ou à distance, en synchronie ou en asynchronie. L’identité comme transphanie peut faire l’objet d’une étude dans son organisation langagière multimodale – séquentialité de l’interaction et processus ontologique identémique – dans l’énaction de la scénographie au sein de laquelle elle se manifeste, dans les actes ontophaniques coordonnés des sujets énactant un mi-lieu interactionnel. Par là, aucune identité adjectivée ni aucun contexte ne sont préalablement définis par l’analyste. L’environnement n’est pas séparé de ce qui s’y joue. Il est alors possible de se défaire des prédéterminations pour appréhender les dynamiques d’émergence des sujets et de leur environnement.

De surcroît, inclure au sein des matrices identitaires autant les biographèmes (escale dans le parcours biographique) que les relationèmes (à la fois marqueur qui indique l’état de la relation à un instant T et opérateur qui permet aux participants de reconstruire en permanence cette relation) et les actèmes (la plus petite unité d’acte opérant les identités et relations), nous invite à appréhender les identités dans leurs caractères dynamique, situationnel et relationnel. L’identité ne se présente plus comme une notion floue, complexe, ou une coquille vide mais comme un acte coproduit dont les modalités peuvent être étudiées, marquées et suivies à différents instants de l’interaction sociale.


S’ouvrent alors des perspectives dans la littératie numérique, les pratiques socionumériques et les usages ludiques impliquant des actes de transphanie.

Bien que la didactique n’ait pas fait l’objet de notre recherche, le terrain d’étude ayant tout de même configuré les interactions, il nous est permis d’en tirer quelques observations. Il apparaît en effet que si la rencontre par écran entre étudiants géographiquement distants partageant un même intérêt linguistique et culturel se présente comme une indéniable opportunité, elle pourrait profiter de quelques aménagements intégrant l’hybridité des interactions physico-numériques. Les échanges entre les étudiants pourraient notamment tirer bénéfice d’une plus grande flexibilité physico-numérique rompant avec le cadre statique. Si les participants quittaient leur bureau et leur salle de classe pour se déplacer dans la ville et communiquer avec des appareils plus mobiles tels que des tablettes, ils seraient en mesure d’élargir l’horizon des évènements interactionnels, faire part de leur environnement à leurs interlocuteurs. En partageant des expériences dynamiques et immersives, les sujets augmenteraient leur degré d’aura phénoménologique et pourraient donner toujours plus de sens à leur rencontre.

En outre, il est à noter que les réseaux socionumériques tendent vers des pratiques intégrant de plus en plus la vidéo synchrone en plaçant progressivement au cœur de leur dispositif le live streaming. Avec le succès grandissant d’applications tel que Periscope chez Twitter et désormais Facebook Live, les pratiques socionumériques se réinventent. Aux États-Unis, Facebook revoit entièrement sa plateforme pour mettre le live streaming au cœur de l’interface, supplantant les messages écrits. Les interactants partagent en direct et en vidéo des instants avec un groupe privé ou public d’interlocuteurs qui peuvent réagir en synchronie notamment par des émoticônes. Par ailleurs, les vidéos peuvent être enrichies d’annotations, dessins, images, en simultané. Une communication interactionnelle et transmodale en somme.

Par ailleurs, le développement croissant des casques dits de réalité virtuelle désormais vendus avec les smartphones vulgarise cette nouvelle forme d’usage ludique immersive. Physique et numérique s’hybrident encore, d’autant plus par les objets connectés et intelligents qui floutent toujours plus les frontières du corps et de la technique.

La percepaction et les chiasmes sensoriels se révèlent des enjeux de la révolution numérique. Le domaine croissant du phygital tient de la transphanie en ce qu’il transcende lieux, sujets, objets et technique. Dès lors, il apparaît fondamental de dépasser le trauma induit par le numérique pour mieux chercher à appréhender son intégration et son articulation concrète et essentielle dans notre être-au-monde autant en tant qu’individus, que chercheurs, designers, didacticiens et acteurs sociaux.

            Et pour notre part, notre parcours de recherche dans ce domaine n’en est qu’à ses prémices.


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