Organisation séquentielle

1   Organisation séquentielle en interaction numérique

1.1       Les séquences et sous-séquences d’interaction numérique

Les présentations de soi en a-tour initiatif présentent un caractère hétérogène en terme de structure interactionnelle. Le cadre spatio-temporel asynchrone et subjectif, prémisse de la rencontre, rend complexe le choix de registre pour les interactants. Nous avons constaté des écarts entre les débuts et fins de messages, entre genre épistolaire et genre conversationnel. En revanche, dès lors que les tours de paroles se réalisent en réponse, qu’ils deviennent réactifs, la structure interactionnelle se précise. Une particularité traverse alors autant les échanges asynchrones que quasi-synchrones et synchrones : l’usage massif des Insert Expansions. Les échanges à structure ternaire – First Pair Part (FPP), Second Pair Part (SPP), Third Part (TP) – font l’objet d’échanges insérés. Ceux-ci présentent deux fonctions principales.

En premier lieu, en interaction asynchrone, les First Insert Expansions (FIE) visent à lier une FPP à une SPP et projeter un nouveau tour en Second Insert Expansion (SIE). L’intérêt d’une telle structure réside dans le fait de solliciter par la FIE des précisions en SIE sur l’information identitaire transmise par le locuteur initial en FPP et introduire une information identitaire similaire en SPP. La FIE se trouve systématiquement hétéro-initiée sous la forme interrogative. Une Third Part (TP) du locuteur initial peut évaluer positivement ou négativement la SPP du second locuteur.


  1. L1 : FPP -> Information identitaire A
  2. L2 : FIE -> Demande de précision sur l’information identitaire A
  3. L2 : SPP -> Information identitaire B similaire à A
  4. L1: SIE -> Information identitaire A’ (précision sur A)
  5. L1 : TP -> Évaluation de l’information identitaire B

Cette parade, cumulant les tours dans un seul message et diminuant par là le nombre de messages à émettre, présente néanmoins une faille. L’asynchronie de l’interaction ne permet pas aux interactants de monitorer les a-tours. En synchronie, la SIE conditionnerait la production de la SPP, ce qui n’est pas le cas ici. Aussi le risque d’évaluation négative ou d’absence d’évaluation de la SPP se trouve-t-il plus élevé. L’échange portant sur les identités, une menace pèse sur les faces des locuteurs engagés, et plus précisément sur celle du second locuteur. Le locuteur produisant la TP propose donc ici quasi-systématiquement un adoucisseur pour atténuer le Face Threatening Act potentiel dû à une évaluation négative de la SPP. Précisons que cette évaluation négative ne porte pas sur l’information identitaire per se mais sur la tentative d’accordage implicite qu’elle représente. En effet, dans ces échanges FPP-FIE-SPP-SIE-TP, le cadre primaire de l’activité est bien la transmission d’informations identitaires mais son contour est celui de l’homophilie sociale, du bonding. Les interactants cherchent à mettre en lumière des éléments identitaires communs, préalables à l’instauration d’une relation interpersonnelle.

En second lieu, l’usage des Insert Expansions (IE), en échanges quasi-synchrones et synchrones cette fois, a pour fonction l’attestation d’engagement des interactants dans l’interaction en cours. L’absence physique des interactants induit une nécessaire co-construction de la co-présence en ligne, que les corps apparaissent ou non à l’écran. Ces IEs interviennent lors d’un signe de désengagement de l’interaction ou d’absence de signe d’engagement de la part d’un des interactants ratifiés. C’est le cas notamment lors d’une pause jugée trop longue après une FPP ou lors de l’émission d’un geste tel qu’un détournement du visage. La FIE est dans ce cas auto-initiée par l’émetteur de la FPP. Est alors attendue une reprise directe de l’échange par une SPP ou une justification insérée en SIE. Dans ce dernier cas, une Minimal Post Expansion (MPE) excuse le désengagement momentané. Nous illustrons ici en prenant l’exemple de la salutation :


  1. L1 : FPP -> Salutation complémentaire (comment ça va ?)
  2. L1 : FIE -> Demande d’attestation d’engagement (tu es là ?)
  3. L2 : SPP -> Attestation d’engagement (oui ça va très bien)
  4. L2 : SIE -> Justification du désengagement (on réglait un problème avec l’ordinateur)
  5. L1 : TP -> Excuse du désengagement (d’accord, pas de souci)

Lors de l’interaction vidéo, il peut arriver que le locuteur perçoive un décalage entre la réaffirmation verbale de l’engagement dans l’interaction et l’attitude multimodale toujours désengagée. Auquel cas, les IEs sont réitérées jusqu’à l’attestation multimodale suffisante d’engagement mutuel dans l’interaction en cours.

La structure interactionnelle des échanges révèlent ainsi la co-construction de la co-présence des interactants quels que soient les contextes d’interaction respectifs. Les interactants ratifiés cherchent à confirmer l’engagement de chacun allant jusqu’à suspendre l’échange initié tant que cet état n’est pas effectif. Si l’attestation multimodale d’engagement est nécessaire en présentiel, elle forme une condition sine qua non à l’interaction numérique. Par là c’est la polyfocalisation qui est remise en cause. Il est attendu des interactants de se focaliser sur l’interaction en cours et de synchroniser les tours de parole. Il apparaît ainsi que les qualifications d’asynchronie, quasi-synchronie et synchronie ne sont pas uniquement liées à l’outil mais se rapportent à l’usage qu’en font les interactants.

La structure interactionnelle des séquences d’ouverture atteste également de la co-construction par les interactants du contexte d’interaction. En témoignent les trois phases que nous avons observées en séquence de préouverture :


  1. Le choix et l’identification de l’autre comme futur partenaire de l’interaction à venir (dont préphase de repérage et décision de saluer) ;
  2. L’organisation de la convergence avec l’interlocuteur imminent (dont approche initiale et salutation distante) ;
  3. La construction d’un espace-temps interactionnel commun (approche finale).

Ces phases participent de l’énaction commune d’un contexte d’interaction. Les interactants rendent saillants les éléments pertinents dans la définition de l’interaction et mettent en arrière-plan ceux qui n’y contribuent pas. Il en va de même des phases de la séquence d’ouverture (dont l’ordre varie) :


  1. Manifestation de soi par des salutations rapprochées ;
  2. (Re)configuration d’un espace-temps interactionnel commun ;
  3. Salutations complémentaires tournées vers la relation existante et son accroissement.

Ainsi, les interactants, en préouverture et ouverture d’interaction numérique, manifestent leur présence, reconnaissent celle de leur interlocuteur, confirment leur engagement mutuel et font émerger en collaboration un cadre d’interaction fonctionnel. Ils définissent Soi, Autrui, temps et espace.

À l’inverse, au cours de la séquence de clôture, les participants cherchent à mettre harmonieusement fin à l’interaction en évaluant positivement la rencontre qui vient de se dérouler et projeter sa suite. La clôture est systématiquement précédée de la pré-clôture qui se trouve configurée par le caractère encadré de l’interaction (pendant la durée du cours de didactique). Les interactantes expriment en pré-clôture les contraintes les amenant à mettre fin à l’interaction. La pré-clôture consiste en un désengagement des interactantes. Ces dernières adoucissent ce désengagement en clôture par les sous-séquences de :


  1. Évaluation positive de l’interaction
  2. Acte de projet
  3. Acte de souhait
  4. Salutation finale

En outre une post-clôture succède à la clôture : si les salutations finales émises par les participantes indiquent que l’interaction est close, la connexion numérique quant à elle maintient la situation de face à face. Aussi appartient-il aux interactantes de mettre techniquement fin à la communication après l’avoir close verbalement. Les participantes se défont des artefacts qui les lient les unes aux autres et quittent les espaces-temps numériques et physiques de l’interaction.


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