Quelques mots sur les résultats

« La rencontre nous créé : nous n’étions rien – ou rien que des choses – avant d’être réunis » (Bachelard pref. Buber, 1969)

Notre approche interdisciplinaire – interactionniste et phénoménologique – nous a permis d’appréhender un même objet, l’identité en interaction numérique, par plusieurs de ses aspects, l’observer au travers de différents prismes, apprivoiser ses multiples facettes. Il convient désormais de les rassembler afin d’obtenir une vue d’ensemble de notre objet d’étude. Il en ressort que les acteurs de la construction identitaire sont autant les actants que les actés de l’interaction. Si au cours de la rencontre identité et altérité se révèlent en protophanie sous forme d’essence – l’être comme concept pur (Husserl, 1980) – c’est l’acte de protophanie qui leur donne existence – du latin sistere, être placé, et préfixe ex, hors de – être hors de soi, auprès des choses. Car en effet « c’est la fonction du langage de faire exister les essences dans une séparation qui, à vrai dire, n’est qu’apparente » (Merleau-Ponty, 1945). Mais les sujets ne se contentent pas de prendre existence à l’écran, ils se rendent présents l’un à l’autre ; une présence – « fait de laisser percevoir, d’imposer sa personnalité à travers ses actes, ses attitudes, ses œuvres » (CNRTL) – accomplie dans la transphanie.

Ainsi, l’apparition des sujets, leur apparence à l’écran « ne cache pas leur essence, elle la révèle » (Sartre, 1943, 12). La révélation du sujet, de l’essence à l’existence et la présence, n’est pas sans rappeler les trois instances identitaires dans la théorie de Mead (1963) ; le soi, le moi et le je. De surcroît, il nous apparaît possible d’appliquer ici la distinction ternaire de Robert Ezra Park – inspirateur de Goffman – « nous venons au monde [ici à l’interaction numérique] comme individus, nous assumons un personnage et nous devenons des personnes » (1950 : 249). Ainsi se rendre présent à autrui c’est aussi se rendre présent à soi-même et par là même « éprouver sa propre existence » (Merleau-Ponty, 1945).

Et l’expérience que fait le sujet de son corps qui habite le temps et l’espace par sensation, incorporation, action et perception (Andrieu, 2010) se réalise au moyen de l’écran comme artefact, dispositif, interface et prothèse (Frau-Meigs, 2011) et implique de nouvelles modalités de mise en scène de la rencontre. Les sujets ordonnent et configurent technico-corporellement les dialogues (organisation séquentielle particulière), les façades et décors (hybridité permise par la VPMG physique et indicielle) et les identités des personnages (processus ontologique identémique) qu’ils font progressivement émerger au sein du mi-lieu interactionnel au cours de l’ouverture d’interaction et harmonieusement disparaître à sa clôture. Ces modalités de l’expérience transsubjective permettent de circonscrire dans l’interaction les éléments naturels et artefactuels à mettre en lumière et ceux à laisser dans l’ombre, ainsi que de déployer les stades de la rencontre – de la manifestation de soi à la connaissance et la reconnaissance voire l’attachement entre les sujets.

L’inter-énaction de l’identité et de l’altérité par écran se produit donc de manière hybride par le flux réticulaire dynamique réelisé par les acteurs – actants et actés – de l’interaction. Il s’agit d’une identité narrative qui se raconte en même temps qu’elle s’invente dans l’histoire conversationnelle des participants.

Après avoir eu l’opportunité de suivre l’histoire interactionnelle d’Élise, Judy et Sharmila et d’en dégager des conclusions sur les modalités de l’intersubjectivité en interaction numérique, nous nous proposons de découvrir l’histoire interactionnelle d’Hernando, Carly et Elaine en suivant le fil de leur rencontre à travers le prisme de nos précédents résultats – organisation séquentielle et processus discursif identémique, façade et décors hybrides, transphanie et mi-lieu interactionnel. Nous pourrons alors en évaluer la pertinence, en percevoir les limites et proposer des perspectives.


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