Résultats rétrospectifs

Dans un premier temps, notre parcours théorique nous a permis d’explorer les dimensions constitutives de l’identité en interaction et les éléments mis en jeu dans sa co-construction, nous amenant à définir l’identité comme un phénomène intersubjectif, verbal et technique. Phénomène dans le sens où l’identité est forme d’apparition de l’être, du sujet à autrui, révélation de son existence. Intersubjectif en ce que la construction identitaire s’établit dans une dialectique entre le Soi et l’Autre, dans une quête de reconnaissance sociale. Verbal dans la mesure où cette dialectique se fonde sur la communication de l’identité par le langage et s’organise dans la séquentialité interactionnelle. Technique – et nous incluons dans le technique, le corps et les appareils dont il s’équipe – puisque la construction identitaire est incarnée et appareillée ; elle est une forme d’expression multimodale et sensorielle impliquant la chair et ses extensions. Les sujets sont donc des êtres sensibles qui se co-construisent dans l’interaction sociale en s’équipant de technologies leur permettant de dépasser la distance physique et se manifester dans des espaces-temps inter-énactés.

En second lieu, l’initiation du parcours empirique par l’analyse exploratoire d’une rencontre, nous a permis de mettre en exergue plus précisément : l’organisation séquentielle de l’expression identitaire et de la construction du cadre spatio-temporel de l’interaction ; la scénographie érigée par les interactants par l’expression voco-posturo-mimo-gestuelle et technique de leurs façades et décors primaires et secondaires ; le processus ontologique identitaire à l’œuvre depuis les identèmes potentiels disponibles dans la biographie des interactants jusqu’aux identèmes réélisés et ratifiés dans l’interaction sociale. Enfin, par la réduction éidétique nous avons mis en lumière les actes de prise d’existence à l’écran depuis la simple inscription de soi à l’écran sans autrui auprès duquel apparaître (protophanie) à la manifestation dynamique et coordonnée des sujets, dans une interrelation avec autrui et la technique (transphanie), énactant un mi-lieu interactionnel.

La dernière étape de notre parcours d’appréhension des modalités de l’intersubjectivité en interaction numérique a consisté en une nouvelle forme d’analyse à partir des résultats précédents. Cette nouvelle forme d’analyse avait vocation à mettre à l’épreuve les résultats issus de l’observation de la première rencontre. Il en ressort que les extensions théoriques développées – l’organisation séquentielle technico-corporelle, la scénographie hybride, le processus identémique ainsi que les actes ontophaniques – nous paraissent opérantes dans l’analyse de ce type d’interaction physico-numérique. De surcroît, l’étude d’une nouvelle rencontre a permis de développer plus avant nos théorisations.

Concernant l’organisation séquentielle, nous mettions en avant l’usage massif d’échanges insérés dans l’expression des identèmes en interaction asynchrone. Il apparaît que ces échanges insérés sont interreliés à la méconnaissance des sujets et l’absence d’identèmes communs. Au cours de la nouvelle rencontre étudiée, la présence d’homo-identèmes a induit au contraire l’absence d’échanges insérés, apparus comme non nécessaires à la conduite de la conversation alors rendue possible par ces identèmes communs. Cette constatation révèle l’interrelation entre séquentialité et processus identémique. Par ailleurs, nous avons pu retrouver, dans cette nouvelle analyse, la même structuration sous-séquentielle en interaction synchrone audiovisuelle. La sous-séquentialité s’est de surcroît révélée liée à l’élaboration conjointe de la scénographie de l’interaction. En témoignent les stratégies d’entrée en interaction développées par ces interactants – awareness et mode switching – ménageant les façades et décors primaires du potentiel futur interlocuteur.

Aussi notre description de la scénographie hybride de l’interaction nous a-t-elle permis de distinguer les actions émises subjectivement par les corps des locuteurs (façade primaire) et la réception intersubjective qu’en font les interlocuteurs (façade secondaire) – ces actions et réceptions étant induites par l’appareillage physico-numérique (expression voco-posturo-mimo-gestuelle par le corps et la technologie numérique des éléments de façades et décors quel que soit le mode interactionnel). Il nous a également été possible de mettre en relation l’usage que les interactants font de la technologie numérique et la gestion de la scénographie. Les interactants conduisent en effet leurs interactions en adaptant leur mode d’expression technico-corporel à la disponibilité des façades et visibilité des décors. Ils opèrent un travail d’interfaçade – activité technico-corporelle de mise en scène de l’interaction physico-numérique.

Quant au processus identémique mis en œuvre par les interactants, la typologie des identèmes (biographème, actème, relationème) et l’étude de leur état à différents instants de l’interaction, par le quadrivium ontologique potentiel-virtuel-actuel-réel, nous apparaît valable. Cette approche du processus identitaire en interaction nous révèle l’intérêt de distinguer l’identité potentielle et exprimée par le locuteur de l’identité reçue et ratifiée par son interlocuteur. L’intégration au sein de la matrice identitaire de l’ensemble des identèmes et de leurs modes ontologiques met en lumière le rôle d’autrui dans la co-construction identitaire ainsi que l’évolution de la relation interindividuelle dans la rencontre. De plus, le classement en champs identémiques nous autorise à identifier les choix opérés par les interactants dans leur présentation de soi et les intérêts portés par leurs interlocuteurs. L’analyse de la nouvelle rencontre marque de surcroît l’opportunité qu’offrent les matrices identitaires de distinguer l’identité d’un sujet A pour un sujet B et l’identité de ce sujet A pour un sujet C. En l’occurrence un même interactant peut présenter une identité différente pour l’un de ses interlocuteurs que pour l’autre. Il est possible de mettre en relation ces matrices identitaires avec la séquentialité de l’interaction. Les locuteurs partageant les matrices avec le plus d’identèmes réelisés auront tendance à avoir une production verbale majoritaire et à mener l’organisation de l’interaction (séquences et sous-séquences principalement initiées et menées par les deux locuteurs se connaissant le plus). Aussi, l’(a)symétrie interactionnelle et la conduite du processus identémique trouvent-t-elles leur source l’une dans l’autre et s’auto-entretiennent. Les identèmes d’un locuteur ne présentent pas un mode ontologique absolu mais relatif à son interlocuteur. L’identité d’un individu n’est pas virtuelle ou réelle en soi mais l’est par rapport à un autre individu – et diffère en fonction de ces autres individus.

Enfin les actes ontophaniques, décrits à l’issu de la réduction éidétique, se retrouvent effectivement dans l’analyse de la nouvelle rencontre. Non seulement les sujets ne se connaissent pas avant la rencontre mais ils n’existent pas l’un pour l’autre. Il s’agit alors avant tout de se manifester l’un à l’autre pour prendre existence dans le regard d’autrui avant de se rendre présent. Cette prise d’existence à distance implique la co-construction d’un espace-temps au sein duquel se manifester. Les actes de protophanie, hétérophanie et transphanie mutuellement coordonnés font émerger le mi-lieu interactionnel fragile par lequel les sujets se rendent présents l’un à l’autre. Par leurs activités technico-corporelles collaboratives les sujets entretiennent ce mi-lieu et cherchent à augmenter leur degré d’aura phénoménologique quel que soit le mode interactionnel. La rencontre, tenant d’abord lieu de genèse identitaire, évolue par différents stades relationnels ; manifestation-connaissance-reconnaissance-attachement. Au delà, la nouvelle analyse met en lumière deux opérations en jeu dans les actes ontophaniques : la perception et l’action. Les deux se révélant intrinsèquement liées, elles constituent une même opération de « percepaction »[1] (Roquet, 2002), l’idée d’une sortie de soi pour percevoir et être perçu. Il s’agit pour Godard, dans son analyse du mouvement, de « considérer la perception comme un geste », dans le sens d’un mouvement, une action à portée signifiante (1994 : 68). La percepaction nous paraît émerger de ce que Bernard (1993), à partir des travaux de Merleau-Ponty, nomme « chiasmes sensoriels ». Ces chiasmes sensoriels sont au nombre de trois : l’intrasensoriel, l’intersensoriel, le parasensoriel. Le chiasme intrasensoriel renvoie à la réversibilité des sens pointée par Merleau-Ponty (touchant-touché, voyant-vu, etc.) ; « Un corps humain est là quand, entre voyant et visible, entre touchant et touché, entre un œil et l’autre, entre la main et la main se fait une sorte de recroisement, quand s’allume l’étincelle du sentant-sensible » (Merleau-Ponty, 1964 : 14). Le chiasme intersensoriel désigne la communication des sens entre eux (l’œil touche, les oreilles voient, etc.). Et le chiasme parasensoriel articule l’acte de sensation avec l’acte d’énonciation, entrelace le sentir et le dire. Les actes ontophaniques des sujets en interaction numérique apparaissent fondamentalement liés à ces chiasmes sensoriels de percepaction. À l’écran, les sujets sont perçus, perçoivent et se perçoivent – opérations les menant à constamment ajuster leurs champs perceptifs et perceptibles. Par ailleurs, l’invisibilité de nombreux éléments de façades et décors les mènent à supplanter un sens par un autre, mieux faire communiquer ces sens – des indices auditifs peuvent renseigner le regard et inversement. Enfin, il convient de souligner l’activité parasensorielle d’expression verbale du sentir des sujets décrivant ce qu’ils perçoivent et surtout ce qu’ils ne parviennent pas à percevoir, et les actions entreprises pour percevoir au cours de l’interaction (« je ne t’entends/vois pas », « tu m’entends/vois ? », « je monte le son », etc.). Ainsi la percepaction fonde les actes ontophaniques, elle est, à l’instar de la sensation pour Deleuze, « être-au-monde, comme disent les phénoménologues : à la fois je deviens dans la sensation et quelque chose arrive par la sensation, l’un par l’autre, l’un dans l’autre » (1981 : 27).


[1] Notion d’Analyse du Mouvement et Techniques du corps, en danse notamment, introduite par Roquet en 2002.


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