Rencontre Forum (TB)

1        La rencontre en asynchronie écrite numérique (Forum)

De la même manière qu’Élise, Judy et Sharmila, Hernando, Carly et Elaine ont cherché à établir un premier contact sur le Forum de la plateforme numérique de l’université de Berkeley (Bspace). Nous analysons ici les messages de « présentation de soi » postés par ces trois participants du trinôme B ainsi que les réponses apportées à ces présentations.

1.1       Les présentations de Soi à l’Autre

1.1.1      Présentation d’Hernando

HF_Im1_pagepreshe_AHF_Im1 : Page de présentation d’Hernando sur Forum Bspace

 

HF_Im2_preshe_AHF_Im2 : Présentation d’Hernando sur Forum Bspace

Le message posté par ce participant porte le titre « Hernando Prieto Almeida », l’auteur « Hernandoalejandro@yahoo.com.br », la date d’émission « Janv 24, 2013 4:06 AM », le nombre de lecteurs « 5 », et le message suivant :


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HF_T1 : Présentation d’Hernando sur Forum Bspace


1.1.1.1     Organisation séquentielle

Le post émis par Hernando est à l’image des précédentes présentations ici analysées ; il contient un en-tête et un message écrit. L’en-tête rédigé par le locuteur sous la forme d’un de ses prénoms et de ses deux noms « Hernando Prieto Almeida » dans son lieu subjectif (après connexion à la plateforme Bspace) se transforme en technophrase dans le lieu intersubjectif. Le clic sur cette technophrase permet aux autres participants d’accéder à son message. Au sein de cet en-tête nous retrouvons également le technosigne invitant les usagers à répondre au message de présentation d’Hernando. L’en-tête nous renseigne également sur la temporalité de production du message. Hernando l’a posté le 24 Janvier 2013 à 04:06 du matin. Cette indication temporelle relève de l’hybridité de l’interaction à distance en ce qu’elle tient autant de la temporalité subjective physique et numérique du locuteur (le moment auquel il produit le message dans son espace-temps en France) que de la temporalité objective de la plateforme (heure exprimée dans le fuseau horaire de Berkeley, USA). Enfin au sein de l’en-tête, est générée l’identification du locuteur par son identifiant Bspace, à savoir son adresse mail. Cette dernière est formée des deux prénoms du locuteur « Hernando Alejandro ».

Dans l’analyse de cet en-tête, nous ne reprendrons pas ici la nomenclature de l’identité numérique de Georges (2008) qui se révèle plus opérante pour les pages de profils de Réseaux Sociaux Numériques que pour des interactions dynamiques. Nous cherchons ici à éviter l’éclatement du concept d’identité par son adjectivisation systématique. Nous reviendrons sur cet en-tête en proposant une analyse par identème au sein de l’étude du processus identémique.

Le message qui suit l’en-tête est particulièrement court au regard des autres présentations ; 86 mots pour 174 en moyenne. Il n’est pas structuré en paragraphe et ne présente pas de signature. À l’instar d’Élise dans sa présentation, Hernando opère ici un choix de langue d’interaction : son message est rédigé uniquement en langue française, sans code-switching, et ne présente pas de procédés d’hétéro-facilitation (De Pietro, 1988).

La présentation d’Hernando a pour structure une séquence d’ouverture et un corps sans clôture. Le message est effectivement initié par une salutation « Bonjour » détachée du corps. L’initiation du message préfigure alors un format interactionnel rituel et constitue une amorce de conversation. Mais la fin du message rompt avec ce format puisqu’elle ne contient ni salutation, ni souhait, ni projet. Le corps du message consiste en une présentation de soi au sein de laquelle il est possible de distinguer quatre topics principaux : d’« état civil », géographique, professionnel, de centres d’intérêt (nous reviendrons sur cette catégorisation dans l’analyse par identème). Le premier topic — « état civil » — concerne le premier segment (lg 2). Le deuxième segment (lg 3-6) a pour topic le parcours géographique d’Hernando qui par ailleurs apporte une justification de parcours. Le topic suivant – situation professionnelle – correspond au troisième segment (lg 7-9). Enfin le quatrième segment (lg 10-11) tient du topic de centre d’intérêt. C’est sur ce dernier topic qu’Hernando achève sa présentation de lui-même et son message à ses interlocuteurs, sans clôture ni signature donc.

Les interlocuteurs ne sont du reste pas verbalement adressés dans ce message. Hernando n’a recours à aucune forme nominale d’adresse et ne formule ses énoncés que par le pronom sujet « je ». Les participants à l’échange Lyon-Berkeley sont bien ratifiés par la simple émission du message sur le forum mais se trouvent indirectement adressés (Goffman, 1987). Il leur reviendra de s’auto-sélectionner non seulement pour prendre la parole en répondant à Hernando s’ils le souhaitent mais également pour lire sa présentation ; s’auto-définir comme interlocuteur.

Le cadre primaire de l’activité d’Hernando relève de la présentation de soi, l’expression d’une forme d’identité à des interlocuteurs relativement inconnus. Néanmoins une strate supplémentaire s’y superpose : celle de la justification de sa participation. En effet les topics abordés sont mis en lien avec la thématique de l’échange Lyon-Berkeley – la didactique des langues. Ainsi par son message Hernando cherche non seulement à se présenter mais également à exposer la pertinence de sa présence dans cette rencontre.

1.1.1.2     Scénographie

À la lecture du message d’Hernando, les interlocuteurs ont un accès restreint à sa façade et son décor primaires. La présentation d’Hernando est particulièrement logocentrée, son expression identitaire principalement verbale écrite. Aucun élément posturo-mimo-gestuel n’est indicé à l’écran (ni vidéo, ni photo, ni émoticône, ni typographie particulière). Bien que cette absence rende les éléments de façade mobiles inaccessibles, certains éléments stables au moment de l’interaction sont quant à eux indicés par la description verbale d’Hernando. À savoir son nom (Hernando Prieto Almeida), son âge (28 ans), sa nationalité (Brésilien), son statut (étudiant et lecteur). Son décor primaire est également exprimé verbalement à l’écran. Il s’agit plus précisément des décors dans lesquels il évolue, à un niveau macro « en France » et méso « à l’ENS de Lyon » et « à l’Université de Strasbourg ». Ces éléments de façade et décors primaires transmis verbalement à l’écrit apparaissent sur le décor secondaire des interlocuteurs lisant la présentation d’Hernando. Ce décor secondaire consiste en la plateforme numérique Bspace sur les écrans des interlocuteurs après connexion. Ainsi la définition des décors et façades primaires du locuteur reste large et l’asynchronie de l’interaction unidirectionnelle ne fait pas émerger une scénographie dynamique mais pose simplement les jalons permettant de relativement situer le locuteur.

1.1.1.3     Processus identémique

Afin de se présenter aux autres participants, Hernando doit opérer une sélection des informations à leur transmettre. Au sein de l’ensemble des identèmes potentiels – « plus petite unité significative d’une identification dont elle représente à la fois le substrat et la fin » (Neyraut, 2008 : 173) – qu’il pourrait exprimer, Hernando choisit ceux qui lui semblent pertinents dans cette situation d’interaction. Il distingue en premier lieu les champs identémiques à aborder : champs biographiques d’« état civil », géographique, professionnel et de centres d’intérêt ; champ relationémique de la langue d’interaction (français), champs actémiques de la connexion à Bspace et de l’émission du post.

Les champs biographiques sélectionnés par Hernando se révèlent similaires à ceux d’Élise dans son message de présentation (géographique, professionnel et centre d’intérêt). Il s’agit de champs biographiques qui d’une part nous paraissent relativement courants dans les présentations identitaires en général et d’autre part se trouvent en lien avec la situation d’interaction : échange entre étudiants géographiquement distants, de diverses nationalités et qui n’ont encore jamais communiqué entre eux. La sélection opérée n’est donc pas aléatoire. Hernando initie sa présentation par des biographèmes qui relèvent de l’état civil : biographème de nom, d’âge et de nationalité émis en une phrase graphique par des appositions « Je m’appelle Hernando Prieto Almeida, j’ai 28 ans et je suis brésilien » (lg 2). L’expression du champ biographique suivant est particulière puisqu’elle consiste autant à transmettre une information de parcours géographique « Je me suis installé en France depuis 2009 » qu’à la justifier par un premier objectif « pour parfaire mes connaissances en langue française » (lg 3-4) et un second « me spécialiser dans le domaine de la linguistique appliquée à l’enseignement de langues étrangères » (lg 4-6) introduit par l’adverbe « notamment » (lg 4) qui nous indique qu’il existe d’autres justifications qu’il choisit de ne pas exprimer ici. Ces justifications imbriquées dans le champ biographique géographique véhiculent des informations sur sa compétence en langue française et ses choix professionnels. Il s’agit donc de biographèmes appartenant au champ biographique linguistique (Hernando parle le français langue étrangère couramment mais a besoin de parfaire ses compétences), et au champ biographique professionnel (il se spécialise en didactique des langues). Le champ biographique professionnel est également développé dans le segment suivant qui révèle qu’Hernando possède deux statuts simultanés « étudiant en Master 2 Recherches en Sciences du Langage » (lg 7) et « enseignant lecteur de langue portugaise » (lg 8). Ces deux biographèmes de statuts correspondent à deux biographèmes géographiques respectivement « l’ENS de Lyon » (lg 8) et « l’Université de Strasbourg » (lg 8-9). De surcroît, le biographème « enseignant lecteur » nous informe par le complément du nom, qu’Hernando parle portugais. Ce biographème linguistique était également potentiellement véhiculé par le biographème de nationalité (« brésilien »). Enfin, le champ biographique de centre d’intérêt développé dans le dernier segment (lg 10-11) reste dans le thème général de la présentation – la didactique des langues – puisqu’Hernando y précise être « très intéressé » (lg 10) non pas seulement par les langues mais par « les questions qui touchent les langues en général » (lg 10-11) d’une part et « leur enseignement-apprentissage » (lg 11) d’autre part. Ce biographème de centre d’intérêt entre en résonance avec le biographème professionnel de spécialisation en « linguistique appliquée à l’enseignement de langues étrangères » (lg 5-6). Ainsi la construction identitaire d’Hernando dans son message relève principalement de son lien avec les langues étrangères – en tant qu’apprenant, enseignant, linguiste.

Le champ relationémique est en revanche bien moins fourni que ne l’est le champ biographique. Seul le relationème de langue est exprimé : Hernando fait le choix du français pour langue d’interaction. Il n’exprime pas de FNA et à ce stade il est le seul à avoir la parole.

Enfin, concernant le champ actémique, il est à relever que par sa connexion à la plateforme et l’émission de son post Hernando se manifeste à ses interlocuteurs et affirme son existence et sa participation à la rencontre.

À ce stade de la rencontre, l’ensemble de ces identèmes est virtualisé par Hernando qui les inscrit dans la plateforme en rédigeant et postant ce message. Par leur expression en ligne, ces identèmes passent de l’état potentiel à l’état virtuel et tiennent de l’identité pour soi. Le travail identémique d’Hernando peut être schématisé comme suit :

HF_Im3_matriceh_AHF_Im3 : Matrice identitaire d’Hernando à l’instant T (émission post Forum)

La sélection des identèmes par le locuteur ne se réalise pas de manière aléatoire mais répond notamment au principe de coopération (Grice, 1979), aux besoins inhérents au processus identitaire (Lipiansky, 1993) et au principe d’homophilie sociale (Putnam, 2000).

Admettant qu’Hernando respecte les maximes conversationnelles, son message est ordonné, aussi informatif que nécessaire selon lui, comporte des informations vraies, et est pertinent. L’ordonnancement des identèmes paraît effectivement clair au vu de l’analyse par champs. Les informations transmises sont apparemment soigneusement choisies en ce qu’Hernando propose une présentation relativement courte (86 mots pour 174 en moyenne) mais comportant de nombreux biographèmes. Son expression est concise, d’où l’importance des biographèmes mais la relative absence de relationèmes. Et l’usage de l’adverbe « notamment » rappelle que le locuteur opère une sélection volontaire dans les identèmes potentiels à exprimer. Quant à la véracité des identèmes, le cadre de l’interaction en est le garant. Il peut paraître pertinent de faire reposer sa présentation sur la source de l’échange Lyon-Berkeley – l’enseignement-apprentissage des langues – mais il pourrait être tout aussi pertinent d’aborder le sujet des États-Unis comme a pu le faire Élise, ses loisirs comme l’a fait Judy, décrire son répertoire linguistique comme Sharmila, ou encore exprimer son rapport à l’expérience de cette rencontre comme l’ont fait ces trois dernières. Ainsi l’expression de plusieurs champs identémiques peut être pertinente dans cette situation d’interaction. Et le choix principal nous renseigne sur l’identité du locuteur et la teneur des conversations à venir avec lui.

En ce qui concerne les besoins inhérents au processus identitaire, il apparaît qu’Hernando concentre sa présentation sur la satisfaction du besoin d’intégration. Presque chaque identème exprimé justifie sa participation à cette rencontre. Par la simple sélection d’identème, il répond par ailleurs à son besoin de contrôle. Il choisit l’identité qu’il exprime à ses interlocuteurs. En revanche Hernando ne semble pas particulièrement chercher à se valoriser dans son message qui relève plus de l’inventaire de ses divers statuts que de l’expression de qualités spécifiques. Enfin, à l’instar des autres participants, la connexion à la plateforme et l’émission du message dans la conversation du forum permettent à l’interactant de prendre existence aux yeux d’autrui.

Malgré l’absence de relationèmes verbaux, le message d’Hernando constitue un appel à participant partageant le même intérêt pour l’enseignement-apprentissage des langues. En effet par son dernier énoncé « Je suis très intéressé par les questions qui touchent les langues en général aussi bien que leur enseignement-apprentissage » (lg 10-11) Hernando invite implicitement les participants ayant le même intérêt à s’auto-sélectionner comme interlocuteur. L’expression d’un centre intérêt sur lequel les participants pourront échanger a vocation à faciliter le bonding. Cela étant dit, les participants étant tous étudiants dans un cours de didactique des langues, nombreux sont certainement ceux qui partagent ce même identème.

Suite à l’émission de ce post, des métadonnées ont été générées par Bspace et apparaissent en en-tête. La technophrase « Hernando Prieto Almeida » constitue un biographème virtualisé, le sous-titrage « Hernandoalejandro@yahoo.com.br (janv. 24, 2013 4:06 AM) » un actème virtualisé et la mention « read by : 5 » un indice d’actualisation par autrui. Enfin le technosigne « reply » consiste en un actème potentiel pour autrui.

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HF_Im4 : Métadonnées en-tête post d’Hernando sur Forum Bspace

Ainsi, la construction identitaire d’Hernando relève à ce stade de l’identité pour soi, virtualisée par le locuteur, actualisée par cinq (ou plus) participants non identifiés et dans l’attente de réelisation.

1.1.2      Présentation de Carly

 

HF_Im5_presc_AHF_Im5 : Présentation de Carly sur Forum Bspace

À l’instar des en-têtes des précédents posts, celui de Carly porte pour titre son nom sous forme de technophrase « Carly Steel », pour auteur son identifiant Bspace « CRISTINA M STEEL », la date d’émission « Janv 22, 2013 6:28 PM », le nombre de lecteurs « 4 », le technosigne de réponse « Reply » et le message suivant :


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HF_T2 : Présentation de Carly sur Forum Bspace


1.1.2.1     Organisation séquentielle

Le message rédigé par Carly est de longueur en deçà de la moyenne (124 mots pour 174 en moyenne) et ne forme qu’un seul paragraphe. Il présente néanmoins une structure interactionnelle avec une ouverture, un corps et une forme de clôture. En effet, Carly initie son message par une salutation complétée par une forme nominale d’adresse « Bonjour à tous ! » (lg 1). Elle le conclut par un énoncé projetant de futures interactions « mes interactions avec vous vont… » (lg 13) et formulant un souhait au sujet de ces futures interactions « j’espère [qu’elles] vont m’aider à continuer et à approfondir ces études ! » (lg 13-14). Carly développe dans le corps du message de présentation de soi trois topics principaux : professionnel, géographique et de centre d’intérêt. Ces trois topics se trouvent imbriqués les uns aux autres dans chacun des énoncés de Carly. Le segment 2 « Je m’appelle Carly et c’est maintenant ma quatrième (et dernière !) année à Berkeley » (lg 2-3), en plus de nous donner son nom, nous renseigne sur sa situation professionnelle et géographique. Le troisième segment « Je me spécialise en français, et je m’intéresse beaucoup à la linguistique et à l’éducation » (lg 4-5) donne des informations autant professionnelles que de centre d’intérêt, les deux paraissant liées. Il en va de même du segment suivant « L’année passée, j’ai étudié à Lyon 2, et cette opportunité a renouvelé mes intérêts dans le processus d’acquérir les langues » (lg 6-7) qui nous informe autant sur son parcours géographique que professionnel et de centre d’intérêt. Le segment six nous révèle un nouveau centre d’intérêt sans rapport apparent cette fois avec la linguistique et la didactique « Les arts me fascinent aussi – je joue du violoncelle (j’ai même joué un concert à l’ENS de Lyon !) et je chante dans une chorale » (lg 8-9). Cependant le segment suivant a vocation à faire lien entre l’ensemble de ces topics « L’interaction de la langue et la musique est quelque chose de très intéressante pour moi, et quelque chose que j’ai seulement commencée à examiner grâce à mon temps en France » (lg 10-12). Enfin, le dernier segment « J’espère que mes interactions avec vous vont m’aider à continuer et à approfondir ces études ! » (lg 13-14) nous renseigne sur les attentes de Carly quant à cette rencontre et contribue encore à faire du lien, cette fois entre les topics abordées et la situation d’interaction.

Dans son message, Carly adresse directement ses interlocuteurs par une FNA en salutation d’ouverture « bonjour à tous ! » qui reste assez générale pour y inclure tous les participants à la rencontre. Par ailleurs elle fait de nouveau référence à ses interlocuteurs en clôture par l’usage du pronom « vous » (« mes interactions avec vous » (lg 13)). L’ensemble des participants à l’échange Lyon-Berkeley apparait donc bien ratifié et directement adressé. Il y a de surcroît prise en compte de ses interlocuteurs dans le corps du message puisque Carly y précise d’une part avoir étudié à Lyon et d’autre part avoir joué à l’ENS de Lyon. Le caractère singulier de cette dernière information est marqué par l’adverbe « même » et un point d’exclamation « j’ai même joué un concert à l’ENS de Lyon ! » (lg 8-9). Cette information ne serait ni pertinente ni singulière si elle n’était destinée aux participants à l’échange Lyon-Berkeley, voire du reste plus spécifiquement aux étudiants de l’ENS de Lyon.

Le cadre primaire de l’activité de Carly tient de la présentation de soi à autrui et une strate supplémentaire s’y superpose, à savoir la création de lien avec ses futurs interlocuteurs. Cette transformation de cadre s’exprime par l’usage de FNA, de pronom, de sélection d’informations familières pour ses interlocuteurs, de projet de nouvelles interactions avec eux.

1.1.2.2     Scénographie

Le message de Carly apparaissant sur le décor secondaire de ses interlocuteurs transmet peu d’éléments de sa façade et de son décor primaires. À l’instar des précédentes présentations, celle de Carly est logocentrée et de surcroît uniquement écrite. Néanmoins, si les postures et gestes de Carly ne sont pas indicés à l’écran, son intonation l’est par l’usage de la ponctuation. En effet la locutrice recourt à plusieurs reprises au point d’exclamation pour exprimer ses affects : en salutation d’ouverture, en corps de message précisant qu’elle est en dernière année à Berkeley et soulignant qu’elle a déjà joué à l’ENS de Lyon, en clôture dans la formulation de son souhait. Le message de Carly se trouve ainsi marqué par ses affects au moment de la rédaction du message et réduit par là même la distance entre la production et la réception du message, entre elle et ses interlocuteurs, entre sa façade primaire à l’instant T (production) et sa façade secondaire à l’instant T+1 (réception). Si cette ponctuation renseigne sur la façade mobile de la locutrice, des éléments verbaux informent sur sa façade stable ; son nom (Carolina Steel), son surnom (Carly) et son statut (étudiante en dernière année). Son décor primaire est également défini verbalement par un indicateur géographique de ville et d’université (Berkeley). La particularité scénographique de cette présentation réside dans le fait que Carly connaît le décor primaire de ses interlocuteurs et l’a déjà expérimenté (a fait un concert à l’ENS de Lyon). Il lui est alors d’ores et déjà possible de se représenter, sans s’y trouver au moment de l’interaction, le décor primaire de ses interlocuteurs sans que ceux-ci ne le lui définissent ni le lui décrivent. La scénographie s’inscrit ici dans une histoire et une temporalité plus larges que celles de la rencontre immédiate.

1.1.2.3     Processus identémique

Au cours de sa présentation d’elle-même, Carly exprime son identité en recourant principalement à trois champs biographiques : professionnel, géographique, de centre d’intérêts – topics clairement récurrents dans les présentations de cette rencontre à distance. Au sein du champ biographique professionnel, Carly sélectionne un biographème passé « j’ai étudié à Lyon 2 » et un biographème présent « c’est maintenant ma quatrième (et dernière !) année à Berkeley », ainsi que sa spécialisation « en français ». Au sein du champ biographique géographique, sont également exprimés un biographème présent « Berkeley » et des biographèmes passés « France », « Lyon 2 », « ENS de Lyon ». Ces derniers constituent des homo-identèmes dans la mesure où ils sont partagés par ses interlocuteurs. Enfin, le champ biographique de centre d’intérêt est développé par les biographèmes « linguistique et éducation » introduit par « je m’intéresse beaucoup à », le biographème « les arts » sujet du verbe « fasciner », le biographème « je joue du violoncelle », le biographème « je chante dans une chorale », enfin le biographème de centre d’intérêt « l’interaction de la langue et la musique » sujet dont l’attribut est « quelque chose de très intéressante pour moi ». Notons par ailleurs qu’un biographème d’état civil, et plus spécifiquement de surnom, est introduit en début de message « je m’appelle Carly ».

Ainsi la construction identitaire de Carly dans son message tient principalement de l’expression de ses centres d’intérêt – linguistique, éducation, musique.

Le champ relationémique est entretenu par l’usage de la salutation d’ouverture « bonjour », la FNA « tous », le pronom « vous », le recours à la ponctuation expressive (point d’exclamation), et le choix de langue étrangère pour la locutrice et officielle[1] pour ses interlocuteurs – le français.

Enfin, de même que pour Hernando, concernant le champ actémique, il est à relever que par les actèmes de connexion à la plateforme et d’émission de son post Carly se manifeste à ses interlocuteurs et affirme son existence et sa participation à la rencontre.

Par la rédaction et l’émission du post, l’ensemble de ces identèmes est virtualisé par Carly. En les sélectionnant et les exprimant numériquement, ces identèmes passent de l’état potentiel à l’état virtuel et constitue l’identité pour soi. La matrice identitaire de Carly à ce stade de la rencontre peut être schématisé comme suit :

HF_Im6_matricec_AHF_Im6 : Matrice identitaire de Carly à l’instant T (émission post Forum)

De nouveau, la sélection des identèmes par la locutrice répond aux trois principes : coopération, besoins inhérents au processus identitaire et homophilie sociale.

Dans son message de présentation d’elle-même, Carly semble cultiver principalement la maxime de relation. En effet, une grande partie des identèmes transmis répond à un identème de ses interlocuteurs. Il s’agit pour Carly de ne sélectionner au sein de ses identèmes potentiels que ceux qui ont un lien avec ses interlocuteurs et la situation d’interaction. Et cette recherche de pertinence repose sur l’association de chaque identème à un homo-identème. Un biographème qui semblerait a priori sans lien apparent avec ses interlocuteurs le devient par adjonction : son intérêt pour les langues (identème) est associé à son cursus à l’université de Lyon (homo-identème), son goût pour les arts (hyper-identème) et plus spécifiquement le violoncelle (hypo-identème) est associé à un lieu commun avec ses interlocuteurs – l’ENS de Lyon (homo-identème), l’attention qu’elle porte à l’interaction entre la langue et la musique (identème) est mise en relation avec un lieu géographique commun (homo-identème) et ses futurs interactions avec ses interlocuteurs (homo-actème). Par ailleurs, l’expression de ces identèmes par imbrication participe à la construction d’une progression dans la présentation. Carly ne compartimente par les différents champs identémiques abordés mais les met en regard afin d’arriver à la conclusion selon laquelle elle s’intéresse à l’interaction langue-musique grâce à son séjour en France et souhaite développer ce sujet avec ses interlocuteurs qui se trouvent en France, comme une continuité à distance de ce qu’elle a déjà entamé en présentiel. Le désordre apparent qui pourrait constituer une violation de la maxime de manière révèle une volonté de créer une identité narrative. Carly dans son message développe particulièrement le champ lexical de la temporalité par l’usage de compléments circonstanciels de temps (« maintenant », « l’année passée », « mon temps en France »), les temps et aspects verbaux (passé « j’ai étudié », présent « je me spécialise », futur « vont m’aider », inchoatif « j’ai seulement commencé à examiner », continuatif « continuer à approfondir ces études »). Par là, Carly met en regard ses identèmes passés, présents et à venir et implique ses interlocuteurs dans leur construction. Elle les invite à participer à sa construction identitaire.

Ainsi, au cours de ce processus identitaire, Carly cherche principalement à satisfaire son besoin d’intégration. Sa présentation d’elle-même est façonnée de sorte à s’intégrer au futur groupe qu’elle pourra constituer avec ses interlocuteurs partageant des identèmes similaires. Elle parvient néanmoins à satisfaire simultanément son besoin d’individuation en associant les homo-identèmes à des identèmes singuliers – notamment la musique. Cette proposition de présentation de soi ne tient pas nécessairement de la satisfaction du besoin de valorisation mais lui permet de prendre existence aux yeux d’autrui et de créer du lien.

Ce lien dont la construction est initiée par les sélection et expression d’homo-identèmes ainsi que le recours aux relationèmes repose sur la recherche de bonding. Par là Carly propose aux participants de Lyon des jalons interactionnels amorces de la rencontre. Notons que les homo-identèmes proposés étant peu discriminants, l’ensemble des participants de Lyon peut entrer en interaction avec Carly. Ce sont alors les identèmes singuliers qui pourront établir une sélection au sein de ces participants.

Une fois le message posté, des métadonnées générées par Bspace en en-tête nous renseignent sur les conditions de production-réception de cette présentation. Nous retrouvons le même type de métadonnées que dans les autres en-têtes : la technophrase de biographème virtualisé « Carly Steel », l’actème virtualisé « CRISTINA M STEEL (janv. 22, 2013 6:28 PM) », l’indice d’actualisation par autrui « read by : 4 », et enfin le technosigne d’actème potentiel pour autrui « reply ».

HF_Im7_entetec_AHF_Im7 : Métadonnées en-tête post de Carly sur Forum Bspace

À ce stade, la construction identitaire de Carly tient de l’identité pour soi. Les identèmes sont virtualisés par la locutrice, actualisés par cinq participants (ou plus) non identifiés et dans l’attente de réelisation.

1.1.3      Présentation d’Elaine

 

HF_Im8_prese_AHF_Im8 : Présentation d’Elaine sur Forum Bspace

À l’instar des en-têtes des précédents posts, celui d’Elaine porte pour titre la technophrase d’identème virtualisé « Elaine Hermann », pour actème virtualisé « Elaine Hermann (Janv 22, 2013 5:24 PM) », l’indice d’actualisation par autrui « Read by : 5 », le technosigne d’actème potentiel pour autrui « reply ». Cet en-tête est suivi du message suivant :


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HF_T3 : Présentation d’Elaine sur Forum Bspace


1.1.3.1     Organisation séquentielle

La longueur du message rédigé par Elaine est similaire à celle du message de Carly et en deçà de la moyenne (124 mots pour 174 en moyenne). Il ne présente initialement pas de structure interactionnelle. Aucune forme d’ouverture ni salutation n’introduit le message. Néanmoins le dernier segment constitue une forme de clôture en ce qu’il projette de futures interactions avec ses interlocuteurs potentiels « J’ai hâte de travailler ces questions et d’autres avec vous ce semestre ! » (lg 13-14). Dans son message de présentation d’elle-même Elaine développe deux topics principaux : professionnel et géographique. Ces deux topics se trouvent associés l’un à l’autre et imbriqués dans presque chaque énoncé. Le segment 1 « Je m’appelle Elaine, étudiante de troisième cycle à UC Berkeley » (lg 1), associe le statut professionnel actuel d’Elaine au lieu géographique, en plus de nous donner son nom. Le deuxième segment porte sur deux précédentes situations professionnelles et géographiques : « j’étais enseignante d’anglais en France » (lg 2) et « étudiante moi même à Sciences Po Paris/Columbia où j’ai fait mon Masters » (lg 3). Il en va de même du segment suivant « j’ai aussi enseigné le français ici aux États-Unis » (lg 4). Le segment 4 porte également sur les topics professionnels et géographiques mais apporte une précision quant à sa spécialisation « Ici à Berkeley, je me spécialise en l’apprentissage et l’usage des langues (surtout le français) dans ce monde de plus en plus mondialisé et informatisé » (lg 6-8). Le segment suivant permet à Elaine de développer le sujet de sa spécialisation en l’illustrant par des questionnements « Par exemple, comment est-ce que la mobilité des peuples – et par conséquent des langues – influence ces langues et comment on les apprend aux élèves ? Quel est le rôle de la technologie dans cette mobilité et dans cet apprentissage ? » (lg 9-12). Ces questionnements nous éclairent également sur les attentes de Carly quant aux interactions à venir avec ses interlocuteurs « j’ai hâte de travaille ces questions et d’autres avec vous ce semestre ! » (lg 13-14). Par cet énoncé, Elaine restreint le cadre des interactions tout en laissant une ouverture possible à ses interlocuteurs.

Ce dernier énoncé constitue la seule forme d’adresse directe à ses interlocuteurs. Contrairement au reste du message ce segment contient en effet l’usage du pronom « vous » renvoyant à ses interlocuteurs et aborde explicitement l’activité commune avec eux. L’ensemble des participants à l’échange Lyon-Berkeley apparaît donc ratifié et directement adressé par Elaine.

Le cadre primaire de l’activité d’Elaine tient principalement de la présentation de soi à autrui, à l’instar des autres messages. Une strate supplémentaire se superpose à ce cadre, à savoir l’expression de son intérêt dans cette rencontre. Il s’agit pour Elaine d’exposer son parcours professionnel relatif à l’enseignement et l’usage contemporains des langues et le présenter comme source de participation à cet échange dont le topic est ainsi défini par la locutrice. Les attentes d’Elaine concernant cette rencontre relèvent ainsi plus de l’ordre du professionnel que du relationnel.

1.1.3.2     Scénographie

Au même titre que les présentations précédemment analysées, celle d’Elaine en apparaissant sur le décor secondaire de ses interlocuteurs transmet peu d’éléments de sa façade et de son décor primaires et se révèle particulièrement logocentrée. Presque rien ne nous renseigne sur sa façade primaire mobile au moment de la production du message, si ce n’est la forme de clôture introduite par « j’ai hâte » et conclue par un point d’exclamation. Par là Elaine exprime un affect personnel à ses interlocuteurs ; elle indice sa façade primaire sur leur décor secondaire. Par ailleurs sont exprimés verbalement des éléments de sa façade – son nom « je m’appelle Elaine » ainsi que son statut « étudiante de troisième cycle » – et des éléments de décor primaire présent – UC Berkeley USA – et passé – Science Po Paris France. Ce dernier implique que le décor primaire des interlocuteurs de Carly ne lui est pas tout à fait inconnu en ce qu’elle le connaît à un niveau macro – celui du pays de résidence – y ayant déjà séjourné. De nouveau, ici, la scénographie s’inscrit ici dans une histoire et une temporalité plus larges que celles de la rencontre immédiate.

1.1.3.3     Processus identémique

Pour se présenter aux autres participants, Elaine recourt à un biographème d’état-civil « je m’appelle Elaine » puis sélectionne ses biographèmes principalement au sein de deux champs : professionnel et géographique. Concernant le champ biographique professionnel, sont exprimés les biographèmes « étudiante de troisième cycle », « enseignante d’anglais », « étudiante de Master », « enseignante de français », « spécialisée dans l’apprentissage et l’usage des langues ». Le champ biographique géographique est développé en lien avec le champ biographique professionnel, les localisations reposant principalement sur les universités fréquentées : « UC Berkeley », « Sciences Po Paris », « Columbia », « aux Etats-Unis », « en France ». Ce dernier consiste en un homo-identème en ce qu’il est partagé par ses interlocuteurs participants à l’échange depuis Lyon. La construction identitaire d’Elaine dans ce message initiatif tient principalement de l’expression de sa biographie professionnelle.

Le champ relationémique n’est pas entretenu explicitement au sein du message, en dehors de l’usage de la langue officielle de ses interlocuteurs. Seul le dernier segment est porteur de relationèmes tels que le pronom « vous » et le point d’exclamation.

En revanche, concernant le champ actémique, notons qu’au delà des actèmes de connexion à la plateforme et d’émission du post, Elaine propose un actème particulier, celui de poser des questions. Bien que celles-ci soient essentiellement rhétoriques et de nature à illustrer la spécialisation d’Elaine, ces questions ont également vocation à interroger ses interlocuteurs futurs et proposer une thématique interactionnelle comme l’indique explicitement le segment suivant.

Par ce message, Elaine se manifeste à ses interlocuteurs, affirme son existence et cherche non seulement à définir son identité mais également l’objet de la rencontre.

Elaine sélectionnant et exprimant numériquement ces identèmes les fait passer de l’état potentiel à l’état virtuel et construit une identité pour soi. La matrice identitaire d’Elaine à ce stade de la rencontre peut être schématisée comme suit :

HF_Im9_matricee_AHF_Im9 : Matrice identitaire d’Elaine à l’instant T (émission post Forum)

Il apparaît que dans ce message de présentation d’elle-même, Elaine cultive principalement les maximes de quantité et de relation. Elle ne transmet aucune information autre que professionnelle. Les identèmes exprimés, qu’ils appartiennent aux champs géographique ou professionnel, qu’ils renvoient à une temporalité passé ou présente, s’inscrivent tous dans son parcours professionnel. Elaine fonde la pertinence de ce parcours sur son lien avec l’objet principal de l’échange Lyon-Berkeley – la didactique des langues – et la situation linguistique et géographique de ses interlocuteurs en France. Si les champs biographiques abordés ne sont pas compartimentés et ordonnés c’est qu’ils participent d’une identité narrative fondée sur une progression temporelle. À l’instar de Carly dans sa présentation, Elaine ne viole pas la maxime de manière mais construit sa narration identitaire au moyen du champ lexical de la temporalité : compléments circonstanciels de temps (« avant d’arriver ici », « et ensuite », « ce semestre ») et temps verbaux (imparfait « j’étais enseignante d’anglais », passé composé « j’ai fait mon Master », « j’ai aussi enseigné le français », présent « je me spécialise », « j’ai hâte de travailler avec vous »). Par ce récit, Elaine dresse l’étendue des postures qu’elle a pu adopter vis à vis de la didactique des langues : enseignement de l’anglais en pays francophone, enseignement du français en pays anglophone, étudiante étasunienne en France, étudiante de français aux États-Unis.

Au cours de ce processus identitaire, Elaine satisfait principalement ses besoins de contrôle et de valorisation. Par cette présentation professionnelle Elaine se positionne en expert de l’enseignement-apprentissage des langues. Sont mises en relief ses connaissances théoriques par ses statuts d’étudiante et ses compétences pratiques par ses expériences d’enseignante. Ses questionnements théoriques soulevés en fin de message relève alors du contrôle de sa construction identitaire autant que de la situation d’interaction. Au delà de la prise d’existence en ligne et de l’intégration au groupe Lyon-Berkeley, la présentation d’Elaine tient de la maitrise anticipée de la définition de la rencontre.

Par là, Elaine limite l’étendue des interlocuteurs potentiels. Ces derniers devront s’auto-sélectionner comme correspondant aux attentes interactionnelles de la locutrice. Cette forme de bonding s’avère assez restreinte et exclut le bridging.

La suite de la rencontre nous renseignera sur l’effet de cette forme de construction relationnelle et identitaire. Les identèmes virtualisés par la locutrice et actualisés par quatre participants (ou plus) non identifiés sont en attente de réelisation.

1.1.4      Réduction éidétique des présentations de forum

La production par les sujets de messages initiatifs, à destination d’autres sujets relativement inconnus, s’inscrit dans une démarche de manifestation de soi. En s’installant face à leur écran et se connectant à la plateforme numérique, le sujet fait acte de protophanie. Il subjectivise ce lieu initialement objectif. Ce lieu devenu subjectif se trouve alors personnalisé, certaines actions du sujet sont indicées à l’écran (le message verbal émis, son auteur, la temporalité de sa production). Si cette indiciation se réalise à l’instant T dans l’espace du sujet, elle n’apparaît qu’à l’instant T+1 dans l’espace d’autrui. Cette manifestation de soi à l’autre exprime l’essence du sujet qui prend existence auprès d’autrui mais ne se traduit pas en terme de présence immédiate – ni de soi à autrui ni d’autrui à soi.

Par la suite, l’exposition et la perception du message dans l’espace-temps d’autrui – dès lors que ce dernier s’installe à son tour face à son écran et se connecte à la plateforme numérique – relèvent de l’hétérophanie. Par l’acte d’autrui, le sujet se manifeste à lui. Sans cet acte, le sujet lui demeurerait inconnu et même inexistant. Cette prise en compte mutuelle des sujets tient alors de l’intersubjectivité. Le lieu s’intersubjectivise par les actions successives de soi et autrui.

Néanmoins, ces actions asynchrones n’étant ni conjointes ni simultanées n’entrent pas dans le champ de la transsubjectivité. Les sujets n’énactent pas de mi-lieu interactionnel. Le degré d’aura phénoménologique, même s’il n’est plus nul, demeure faible. Une activité interactionnelle dynamique sera nécessaire pour élargir l’horizon des évènements interactionnels, alimenter le flux interactionnel, rendre les sujets présents l’un à l’autre.

1.2       Les réponses aux présentations sur forum

L’ensemble des participants avait l’opportunité de répondre aux messages initiatifs qui présentaient un intérêt pour eux. Le message d’Elaine n’a pas trouvé d’interlocuteur effectif sur le forum. À celui de Carly, a répondu un participant de Lyon. Hernando s’est vu avoir deux interlocuteurs effectifs de Berkeley – l’un ne faisant pas partie de notre corpus de données, l’autre étant Elaine. Nous proposons d’étudier l’échange entre les deux participants de notre corpus – Hernando et Elaine.

1.2.1      La réponse d’Elaine à Hernando

HF_Im10_fenetrereponsesh_AHF_Im10 : Fenêtre de messages de réponses à Hernando

Au message initiatif émis par Hernando, succèdent les messages réactifs émis par ses interlocuteurs (Gustavo – hors de notre champ d’étude – et Elaine), et les réponses d’Hernando à ces messages réactifs. Le message d’Elaine est le suivant :

HF_Im11_reponseeh_AHF_Im11 : Message de réponse d’Elaine à Hernando

L’en-tête du post d’Elaine porte pour titre la technophrase « Re : Hernando Prieto Almeida » qui constitue autant un actème virtualisé (acte de réponse signalée par le signe « New! ») qu’un biographème réelisé (ratification du locuteur initial). S’en suivent l’actème virtualisé « Elaine Hermann (Janv 29, 2013 10:07 AM) », l’indice d’actualisation par autrui « Read by : 3 », le technosigne d’actème potentiel pour autrui « reply ». L’ensemble du post est longé d’un liseré jaune distinguant la réponse du message initial (liseré bleu). La réponse d’Elaine est émise cinq jours après le message d’Hernando. L’en-tête est suivi du message suivant :


HT_T4_repeh_A

HF_T4 : Message de réponse d’Elaine à Hernando


1.2.1.1     Organisation séquentielle

La réponse d’Elaine présente clairement, contrairement à son message initiatif, une structure interactionnelle. Les deux premiers tours asynchrones (a-tours) forment la séquence d’ouverture interactionnelle avec une salutation accompagnée d’une FNA « Bonjour Hernando » (lg 1), et des greetings à valeur euphorisante – l’un particulier « merci de ta message » (lg 2) et l’autre plus général « c’est fort intéressant d’apprendre toutes ces bonnes choses de vous tous ! » (lg 2-3). S’en suit le corps du message avec les a-tours 3 à 5. Le sixième a-tour constitue, sous la forme d’un acte de projet, la clôture d’interaction « A jeudi ! » (lg 8) (date prévue de la séance de tchat). Enfin l’interlocutrice d’Hernando signe son message par son prénom « Elaine » (lg 9). Au sein du corps du message-réponse d’Elaine, il est possible d’identifier d’une part la Second Pair Part « Moi aussi j’ai enseignée ma langue maternelle en France – à Strasbourg en fait ! » (lg 4-5) intervention réactive à la First Pair Part initiative d’Hernando « Je suis […] enseignant lecteur de langue portugaise à l’Université de Strasbourg » dans son message de présentation. Succèdent à cette SPP d’Elaine deux nouveaux a-tours : les FPPs interrogatives « Comment est-ce que tu trouves l’expérience ? » (lg 6) et « Qu’est-ce que tu penses de Strasbourg ? » (lg 7). Les a-tours émis par Elaine constituent autant des interventions réactives qu’initiatives ; par là Elaine invite Hernando à poursuivre la conversation avec elle. À cet instant de l’interaction, la séquentialité du corps apparaît comme suit :


[HER: 1FPP -> Je suis étudiant en Master 2 Recherches en Sciences du Langage à l’ENS de Lyon et enseignant lecteur de langue portugaise à l’Université de Strasbourg.

ELA : 1SPP -> Moi aussi j’ai enseignée ma langue maternelle en France – à Strasbourg en fait !

ELA : 2FPP -> Comment est-ce que tu trouves l’expérience ?

ELA: 3FPP -> Qu’est-ce que tu penses de Strasbourg ?]


La réponse d’Hernando à la réponse d’Elaine viendra compléter cette séquentialité.

1.2.1.2     Processus identémique

La séquentialité de la réponse d’Elaine apparaît différente de celles des réponses de forum précédemment analysées. En effet, une absence d’usage d’échanges insérés est à noter. Cette absence n’est pas fortuite, elle est induite par la similarité manifeste entre l’identème d’Hernando ayant enseigné le portugais à Strasbourg et l’identème d’Elaine ayant enseigné l’anglais à Strasbourg. Ces identèmes ne sont plus seulement similaires mais deviennent même identiques dès lors qu’Elaine use d’un hyper-identème consistant à remplacer les langues spécifiques (portugais et anglais) par le concept plus général de « langue maternelle ». Ce passage de l’identème « portugais » à l’hyper-identème « langue maternelle » est permis par une inférence identémique. En effet, à partir de l’identème d’Hernando « je suis brésilien » Elaine a inféré que le portugais était sa langue maternelle. L’inférence faite par Elaine lui permet de trouver une base interactionnelle commune. Enseigner sa langue maternelle en France à Strasbourg devient un homo-identème absolu partagé par Hernando et Elaine. Il n’est alors plus nécessaire pour l’interlocutrice de recourir à un échange inséré pour demander des précisons sur l’identème du locuteur. Elaine peut au contraire immédiatement enchainer par des a-tours initiatifs ouvrant une conversation fondée sur un topic auquel il est certain que les deux locuteurs peuvent réagir. À cet instant de l’interaction, la séquentialité du traitement identémique est la suivante :


[HER : 1FPP -> biographème professionnel (« enseignant lecteur de langue portugaise ») + biographème géographique (« Strasbourg »)

ELA : 1SPP -> homo-biographème professionnel (« j’ai enseignée ma langue maternelle ») + homo-biographème géographique (« Strasbourg »)

ELA : 2FPP -> Proposition de développement de l’homo-biographème professionnel (« Comment est-ce que tu trouves l’expérience ? »)

ELA : 3FPP -> Proposition de développement de l’homo-biographème géographique (« Qu’est-ce que tu penses de Strasbourg ? »)]


Ainsi la réponse d’Elaine à la présentation d’Hernando nous révèle qu’elle a bien reçu l’ensemble des identèmes exprimés par celui-ci. Les identèmes virtualisés par Hernando sont actualisés par Elaine. Reste que, seule une partie de ces identèmes actuels se trouvent réélisée par Elaine. Il y a sélection eu sein de la sélection ; de tous les identèmes exprimés par Hernando, Elaine ratifie plus spécifiquement :


  • les biographèmes d’état civil : prénom (Hernando), nationalité (Brésilien)
  • le biographème professionnel : profession (lecteur de portugais)
  • le biographème de langue (portugais)
  • les biographèmes géographiques : pays (France), ville (Strasbourg)
  • le relationème de langue d’interaction (français)
  • l’actème d’émission du post (par le greeting « merci de ta message »)

La matrice identitaire d’Hernando dans l’interaction, suite à son traitement par Elaine, se modifie et peut être schématisée comme suit :

HF_Im12_matricehpoure_AHF_Im12 : Matrice identitaire d’Hernando à l’instant T (réponse d’Elaine Forum)

Nous observions dans le message initiatif d’Hernando que malgré une relative absence de relationème verbal, sa présentation constituait un appel à participant partageant le même intérêt pour l’enseignement-apprentissage des langues. Et ce notamment par son dernier énoncé « Je suis très intéressé par les questions qui touchent les langues en général aussi bien que leur enseignement-apprentissage » (lg 10-11) qui invitait implicitement les participants ayant le même intérêt à s’auto-sélectionner comme interlocuteur. Cette recherche de bonding apparaît effective mais ne tient pas exactement à ce dernier identème de centre d’intérêt mais plus particulièrement aux identèmes professionnel et géographique partagés par la nouvelle interlocutrice d’Hernando. C’est autant la relation que l’identité qui se révèlent co-construites par les participants. Le locuteur propose les jalons d’une identité et d’une relation potentielles vis à vis de ses interlocuteurs et ces derniers produisent une contre-proposition soumise à l’évaluation du locuteur initial. Le bonding fait l’objet d’un processus identitaire et relationnel issu des allers-retours négociatifs entre les locuteurs.

1.2.2      La réponse d’Hernando à la réponse d’Elaine

La conversation asynchrone entre Elaine et Hernando se poursuit par un nouveau message de ce dernier.

HF_Im13_reponsehe_AHF_Im13 : Message de réponse d’Hernando à la réponse d’Elaine

L’en-tête nous indique que la réponse d’Hernando est postée le lendemain de celle d’Elaine. Son message est le suivant :


HT_T5_rephe_A

HF_T5 : Message de réponse d’Hernando à la réponse d’Elaine


1.2.2.1     Organisation séquentielle

Le message d’Hernando entre en interaction avec celui d’Elaine. Il présente une ouverture par salutation sans FNA « Bonsoir » (lg 1) et deux formes de greetings – l’excuse « excuses-moi pour cette réponse tardive » (lg 2) et le remerciement « merci de m’avoir répondu » (lg 3). Concernant l’acte d’excuse produit par Hernando, notons qu’il porte sur la temporalité du message « réponse tardive » mais cet énoncé est ambigu ; Hernando s’excuse-t-il de la temporalité s’étant écoulée entre l’émission du message d’Elaine et l’émission de sa réponse ou de la temporalité immédiate d’émission de sa réponse (heure tardive) ? Le fait qu’Elaine ait répondu au message d’Hernando au bout de quatre jours tandis que ce dernier lui a répondu en vingt-quatre heures tend à invalider la première hypothèse. Le choix de salutation peut nous éclairer ; « bonsoir » étant réservé à la fin de journée, Hernando exprime par là l’heure tardive à laquelle il écrit son message. Néanmoins l’actème en en-tête « (janv. 30, 2013 1:47 PM) » nous indique l’inverse ; d’où l’importance de distinguer les décors primaires et secondaires des locuteurs et interlocuteurs. Sur notre décor secondaire, le message d’Hernando apparaît comme ayant été émis en début d’après-midi tandis qu’il a été émis dans son décor primaire en pleine nuit – à cinq heures du matin (décalage horaire). Sans prise en compte du décor primaire du locuteur, ce-dernier semblerait violer les maximes de relation et manière. Saluer par « bonsoir » et s’excuser de l’heure tardive en début d’après-midi pour son interlocutrice n’aurait aucun sens. Ainsi, le sens des énoncés est à trouver dans l’intersubjectivité de ces interactions à distance, dans la prise en compte mutuelle des décors primaires des locuteurs.

Suite à cette séquence d’ouverture, se développe le corps du message d’Hernando des segments 4 à 7 (lg 4-8). Le huitième segment consiste en une clôture-projet « A demain » (lg 9) (date prévue de la séance de tchat) et est suivi d’une signature « Hernando » (lg 10). Au sein du corps du message, Hernando émet en premier lieu une Third Part « Quel drôle de coïncidence ! » (lg 4) évaluative de la SPP d’Elaine « Moi aussi j’ai enseignée ma langue maternelle en France – à Strasbourg en fait ! » (lg 4-5) et une nouvelle FPP sur ce même topic « Tu as été lectrice aussi ? » (lg 5). Suite à quoi il produit deux a-tours en réponse aux interrogations d’Elaine ; la SPP « J’aime bien l’expérience, j’apprends énormément de choses sur l’enseignement de langues étrangères. » (lg 6-7) liée à la FPP « Comment est-ce que tu trouves l’expérience ? » (lg 6) et la SPP « J’aime bien la ville, c’est très agréable de vivre ici. » (lg 8) à la FPP « Qu’est-ce que tu penses de Strasbourg ? » (lg 7). La conversation asynchrone entre Hernando et Elaine s’organise comme suit :


[HER : 1FPP -> Je suis étudiant en Master 2 Recherches en Sciences du Langage à l’ENS de Lyon et enseignant lecteur de langue portugaise à l’Université de Strasbourg.

ELI : 1SPP -> Moi aussi j’ai enseignée ma langue maternelle en France – à Strasbourg en fait !

HER : 1TP -> Quel drôle de coïncidence !

ELI : 2FPP -> Comment est-ce que tu trouves l’expérience ?

HER : 2SPP -> J’aime bien l’expérience, j’apprends énormément de choses sur l’enseignement de langues étrangères.

ELI : 3FPP -> Qu’est-ce que tu penses de Strasbourg ?

HER : 3SPP -> J’aime bien la ville, c’est très agréable de vivre ici.

HER : 4FPP -> Tu as été lectrice aussi ?]


Bien qu’à temporalité différée, les a-tours des locuteurs s’enchainent et se répondent. Les locuteurs structurent leurs messages réactifs en relation avec les messages initiatifs et font émerger une conversation leur permettant de co-construire les identités et relations impliquées dans l’interaction.

1.2.2.2     Processus identémique

La similarité identémique entre les locuteurs, mise en lumière par Elaine, provoque d’abord la surprise chez Hernando (« Quel drôle de coïncidence ! ») en ce qu’elle s’avérait peu probable dans ce contexte de bridging. Elle l’engage ensuite à la coopération dans le dévoilement de soi. Hernando entre en effet dans la conversation proposée par Elaine et est amené à virtualiser de nouveaux identèmes : Hernando « aime bien » enseigner et « aime bien » vivre à Strasbourg. À l’inverse, Hernando n’invite pas Elaine à révéler de nouveaux identèmes si ce n’est par l’interrogation « tu as été lectrice aussi ? » qui est certainement plutôt de nature rhétorique et liée à sa surprise quant à cette « coïncidence ». Cette interrogation révèle par ailleurs qu’Hernando n’a probablement pas pris connaissance du message de présentation d’Elaine. La conversation sur cette page porte donc en priorité sur Hernando, locuteur du message initiatif. Et le message initiatif d’Elaine sur sa page n’obtenant pas de réponse renferme des identèmes qui restent à l’état virtuel vis à vis d’Hernando. Seuls les identèmes émis dans la réponse d’Elaine à Hernando font l’objet d’une actualisation et en partie d’une réelisation par ce dernier, à savoir :


  • les biographèmes d’état civil : prénom (Elaine) et nom (Hermann)
  • le biographème professionnel : profession (a enseigné sa langue maternelle)
  • les biographèmes géographiques : pays (France), ville (Strasbourg)
  • les relationèmes de langue d’interaction (français) et de pronom de tutoiement (« tu »)
  • l’actème de réponse au message d’Hernando (par le greeting « merci de m’avoir répondu »)

 

La matrice identitaire d’Elaine pour Hernando à ce stade de la rencontre peut être schématisée ainsi :

HF_Im14_matriceepourh_AHF_Im14 : Matrice identitaire d’Elaine à l’instant T (conversation Forum Hernando)

Il apparaît que si la distance entre identité pour soi et identité pour autrui d’Hernando vis à vis d’Elaine est relativement faible, celle d’Elaine vis à vis d’Hernando est bien plus élevée. Hernando s’est construit une identité à partir de la sélection et l’émission d’identèmes dont la totalité a été actualisée et la majorité réelisée par Elaine. De nouveaux identèmes ont même été virtualisés à la demande de son interlocutrice. En revanche, la matrice identitaire d’Elaine à ce stade de la rencontre révèle une disparité entre les identèmes virtualisés par la locutrice et les identèmes réelisés par son interlocuteur. Elaine devra donc œuvrer, si elle le souhaite, à se faire connaître de son interlocuteur par une nouvelle virtualisation de ses identèmes via un nouveau mode interactionnel. Si ces deux participants choisissent d’effectivement poursuivre leur rencontre à la séance suivante, le tchat devra être le lieu de confirmation identitaire pour Hernando et réaffirmation identitaire pour Elaine.

1.2.3      Réduction éidétique des réponses aux présentations de forum

Suite à l’acte de protophanie du sujet qui se manifeste par son activité en ligne de production d’un message de présentation de soi, se produit l’acte d’hétérophanie – la perception de cette manifestation de soi par autrui. Si l’ontophanie est d’abord indicée à l’écran par les métadonnées générées par la plateforme numérique (« read by x »), elle se trouve ensuite confirmée par l’action d’autrui qui vient répondre au message du sujet.

L’ontophanie en asynchronie est donc le fait d’un aller-retour entre les actions et perceptions successives des sujets. L’action du soi qui se produit sur la scène écranique (action) est perçue par autrui (perception) qui agit en retour par l’expression d’une réponse (action) que découvrira le soi (perception). Ces opérations alternatives permettent aux sujets de prendre existence l’un auprès de l’autre et de faire émerger les prémices d’une relation entre eux.

Néanmoins demeure une disjonction spatio-temporelle ne permettant pas d’appréhender cette expérience comme celle d’une présence immédiate. L’horizon des évènements interactionnels demeure faible de par cette disjonction spatio-temporelle non contrée par les sujets et l’aspect particulièrement logocentré écrit de leurs productions. C’est en revanche le degré d’aura phénoménologique qui se trouve altéré par cette conversation asynchrone. En effet, celui-ci est augmenté par l’action qu’exerce les sujets l’un sur l’autre – les productions des sujets sont dépendantes de celles d’autrui. Les sujets agissent alternativement sur les lieux subjectifs l’un de l’autre, par là ils les intersubjectivisent. L’expérience qu’ils font de cette rencontre ne tient plus seulement de la subjectivité mais relève de l’intersubjectivité et de l’ontophanie réciproque.


[1] Langue officielle pour les participants de Lyon et pas nécessairement première comme nous l’avons vu avec Hernando.



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