Rencontre Forum (TA)

1        La rencontre en asynchronie écrite numérique (Forum)

Comme nous le mentionnions en introduction d’analyse, le premier contact entre les participants de Lyon et de Berkeley s’est réalisé sur le Forum de la plateforme numérique de l’université de Berkeley (Bspace). Nous analysons ici les messages de « présentation de soi » postés par les trois participantes du trinôme A : Élise, Judy et Sharmila. Nous porterons également notre attention sur les réponses à ces présentations.

1.1       Les présentations de Soi à Autrui

1.1.1      Présentation d’Élise

EF_Im1_acces_AEF_Im1 : Accès cliquable message Élise sur Forum

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EF_Im2 : Page de présentation d’Élise sur Forum Bspace

Le message posté par cette participante porte le titre « Janin-Chalet Elise », l’auteur « Elise.janin@ens-lyon.fr », la date d’émission « Janv 24, 2013 8:08 AM », le nombre de lecteurs « 6 », et le message suivant :


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EF_T1 : Présentation d’Élise sur Forum Bspace


 

À des fins d’analyse structurelle, nous délimitons ici les segments constituant le message. Cette forme de délimitation consiste à faire « coïncider la portion de texte sélectionnée constituant le a-tour avec une unité formelle, sémantique, voire visuelle, comme le paragraphe ou l’énoncé délimités par la ponctuation, la typographie et la disposition spatiale sur l’écran » (Mondada, 1999 : 12). Nous choisissons d’associer ici le segment à la phrase graphique dans la mesure où les délimitations d’énoncés par des points sont choisies par le locuteur. Nous allons donc dans le sens du locuteur dans son découpage énonciatif. Nous verrons que les interlocuteurs répondant à ce message peuvent effectuer un découpage segmental différent en fonction de l’intérêt thématique qu’ils portent aux énoncés.

1.1.1.1     Organisation séquentielle de la présentation écrite asynchrone

Le post émis par cette participante contient d’une part l’en-tête — dont le titre écrit par la locutrice et les métadonnées générées pas l’outil — d’autre part le message rédigé. La longueur du message se trouve en deçà de la moyenne des présentations du forum, à savoir 147 mots pour 174 en moyenne. Il n’est pas structuré en paragraphe et ne présente pas de signature. Élise opère ici un choix de langue d’interaction : son message est rédigé uniquement en langue française, sans code-switching, et ne semble pas présenter de procédés d’hétéro-facilitation (De Pietro, 1988). Les divergences de répertoires linguistiques, ne sont pas ici constitutives du fonctionnement de l’échange ; la situation d’interaction n’apparaît pas comme exolingue.

Pour titre, la locutrice a fait le choix de rédiger son nom, comme tous les autres participants. Son message étant posté en vingt-septième position sur un ensemble de trente messages (Lyon et Berkeley confondus) et le premier ayant été émis par l’enseignant de Berkeley — avec également pour titre son nom —, nous supposons une influence par souci de symétrie. Ce phénomène renvoie au troisième niveau d’intersubjectivation technique : la normativité induite par la collectivité d’usagers (Voirol, 2013). Notons néanmoins que notre participante énonce dans ce titre son nom de famille avant son prénom contrairement à l’usage qui veut que le prénom précède le nom. Nous verrons dans la suite de nos analyses que ce choix de la locutrice aura un effet sur ses interactions à suivre.

Au sein des métadonnées, il est possible ­— selon le modèle de Georges (2008) — de distinguer l’identité déclarative signalée par l’identifiant plateforme (permettant l’accès à Bspace) d’Elise « Elise.janin@ens-lyon.fr », l’identité agissante indiquant temporellement l’émission du message sur le forum « Jan 24, 2013 8:08 AM », et l’identité calculée rendue saillante par « Read by : 6 » indiquant le nombre de participants ayant lu le message. À cela s’ajoute un technosigne interactionnel (enveloppe fléchée suivi de « Reply ») invitant les récepteurs du message à interagir avec la locutrice en répondant à son message.

EF_Im3_enteteem_AEF_Im3 : En-tête message de présentation Élise

L’identifiant signalé par l’outil correspond à l’adresse mail de la locutrice. Celui-ci renvoie à un autre format de nom : le prénom de la locutrice suivi d’un seul nom de famille — le nom marital n’y apparaît plus. L’adresse mail choisie est celle de son institution — l’ENS de Lyon — qui apparaît donc dans l’identifiant. Notons que l’identité agissante ne renvoie pas à la temporalité de la locutrice mais à celle de la plateforme américaine. Il s’agit en effet de l’heure qu’il était à Berkeley (Californie, U.S.A) lorsque la locutrice a posté son message depuis Lyon (Rhône, France). Il n’était donc pas huit heures du matin pour Elise mais dix-sept heures. L’outil numérique institue une disjonction temporelle entre l’heure effective d’émission du message par la locutrice en son lieu géographique et l’heure d’enregistrement du message par la plateforme américaine. Enfin, l’identité calculée présente une faille ne restituant pas le nombre de lecteurs effectifs du message. En effet, pour que la lecture du message par un participant soit prise en compte, il est nécessaire que l’usager clique de nouveau sur la technophrase-titre du message. Le chElin de clics prévu par l’outil consiste à cliquer d’abord sur le forum choisi « Présentations » puis sur l’intitulé de la conversation (en l’occurrence « Janin-Chalet Elise ») et enfin sur le titre de message (identique au nom de conversation « Janin-Chalet Elise »). Une nouvelle fenêtre s’ouvre alors avec d’autres technosignes (« Reply to this message », « Reply to initial message », « Copy link »).

EF_Im4_mespresem_AEF_Im4 : Message de présentation Élise (au troisième clic)

Pour autant, ce dernier clic n’est pas nécessaire pour le récepteur qui peut déjà lire le message. Nous supposons donc que potentiellement tous les participants ont lus tous les messages mais que seuls certains d’entre eux ont effectué cet ultime clic. L’identité calculée proposée par l’outil ne rend donc pas fidèlement compte du nombre de participants ayant lu le message. Ce message a été lu par plus de récepteurs que ne l’indique l’outil. C’est de ce fait la métaphore du flux qui se trouve faussée par cet indicateur d’interaction qui signale une activité interactionnelle moins dense qu’elle ne l’est effectivement.

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EF_Im5 : Chemin de clics forum vers présentation Élise

Le message produit par Élise est structuré comme suit : corps – clôture. Une absence d’ouverture est donc à noter. Le message n’est effectivement pas initié par des salutations ou greetings. L’initiation du message ne préfigure alors pas un format interactionnel rituel. Si l’intitulé généré par la plateforme est bien « conversation », l’énoncé émis par Élise ne constitue pas une amorce de conversation. Le message consiste dès la première phrase graphique en une présentation de soi. Il est possible de distinguer dans le corps du message trois topics principaux : géographique, professionnel, de centres d’intérêt (nous reviendrons sur cette catégorisation dans la deuxième phase d’analyse). Le premier topic — géographique — concerne le premier segment (lg 1-3). Le deuxième topic — professionnel — s’étend du début du deuxième segment à la fin du troisième (lg 4-10). Enfin le troisième topic — les centres d’intérêt — correspond au quatrième segment (lg 11-14).

Malgré l’absence de séquence d’ouverture présageant un format non interactionnel, une clôture fait finalement suite à ce corps de message, le segment 5 (lg 15) : « A très bientôt », ratifiant ainsi des participants adressés. D’une part, cette clôture projette temporellement une prochaine séquence interactionnelle, comme indiqué dans le segment 4 « les échanges que nous allons avoir » (lg 12-13) sans pour autant en spécifier la nature. D’autre part, ce dernier segment implique des interlocuteurs par le pronom personnel « nous » (lg 12-13). Notons que, dans ce message, aucune forme nominale d’adresse (FNA) n’a été utilisée par la locutrice — FNA que l’on retrouve généralement en ouverture d’interaction, ici également absente. Par cette clôture, des participants sont donc effectivement adressés mais non identifiés. L’émission même du message sur ce forum détermine un cadre participatif relativement définissable : est ratifié tout individu ayant accès à ce forum. Cet accès est géré en amont par l’enseignant de français des étudiants de Berkeley et en aval par la plateforme (connexion). Au sein des individus ratifiés, supposés donc être les étudiants de didactique du Français participant à cette classe (autant les étudiants de Berkeley que ceux de Lyon), les adressés seraient les participants qui sont inconnus et à connaître et envers lesquels Élise est inconnue et à connaître. L’enjeu d’un tel cadre participatif – relativement définissable en théorie mais impersonnel – est donc d’exprimer dans ce message qui l’on est à des individus dont on ne sait pas qui ils sont.

De là la complexité et l’importance des moyens d’expression de soi choisis et mis en œuvre par le locuteur. Ce format d’interaction (asynchrone écrit) ne permet ni la régulation par l’interlocuteur de la production du locuteur ni l’accès au décor et à la façade physiques du locuteur. Aussi Élise doit-elle tenter d’exprimer les éléments de décor et de façade pertinents dans cette situation d’interaction. Pourtant, la fenêtre Bspace n’est nullement personnalisable par l’individu postant son message. La métaphore du chez-soi (Georges, 2010) ne peut être appliquée aux échanges au sein de cette plateforme. Si le décor numérique n’est pas modifiable, il peut tout du moins s’exprimer textuellement. Et c’est ce que propose Élise en indiquant son lieu de résidence « Je vis actuellement à Lyon » (lg 1). Notons que l’adverbe temporel « actuellement » est particulièrement subjectif et relatif et ne nous permet de connaître ni le début ni la fin de l’activité qu’il définit. En outre, cet élément textuel de décor physique tient de la macro-description ou du moins méso-description spatiale mais ne donne pas d’information sur le décor qui entoure la locutrice au moment où elle entame la « conversation ». La façade peut, elle aussi, être exprimée par des éléments textuels, comme le fait Élise (nous en détaillerons le contenu dans la seconde phase de cette analyse). Mais la façade peut également être numériquement transmise par des éléments tels que des photos, des émoticônes, des typographies particulières, etc. effectivement disponibles sur la plateforme Bspace dans la fenêtre de rédaction du message. Pour autant, dans son message, Élise ne recourt quasiment pas à ces éléments. Seul le dernier segment de son énoncé est ponctué par un point d’exclamation exprimant son enthousiasme quant au fait de converser avec des personnes vivant aux U.S.A « je suis donc très enthousiaste par les échanges que nous allons avoir, et les points de vue culturels que nous allons pouvoir partager, d’autant que j’aime beaucoup les USA ! » (lg 12-14).  Son message ne présente donc pas de multimodalité : la façade de la locutrice se trouve alors faiblement accessible.

Le cadre primaire de l’activité de notre locutrice ici repose sur la présentation d’elle-même, la communication de son identité situationnelle à des interlocuteurs plus ou moins identifiés. C’est pour le moins ce que nous indique le corps de son message. Néanmoins une transformation de cadre s’opère dans le dernier segment et dans la clôture du message s’ouvrant sur l’échange à venir entre elle et ses interlocuteurs. Cette strate supplémentaire, se superposant au cadre primaire, renvoie au phénomène de rencontre. Il s’agit pour Élise de se présenter mais également d’interagir avec des participants américains. Si la présentation de soi constitue le cadre primaire de l’activité, ses contours sont ceux de la rencontre.

1.1.1.2     Progression thématique de la présentation écrite asynchrone

La présentation d’elle-même par cette locutrice se réalise en initiation d’échange asynchrone, sans énoncé préalable projetant son tour. Il s’agit donc pour elle de construire sa présentation tant à partir de ses représentations d’elle-même que de sa représentation d’une présentation de soi dans ce forum. Notre participante se doit de se représenter sur le forum et de sélectionner, à cet effet, les éléments identitaires pertinents dans ce contexte et la manière de les énoncer.

Les premiers éléments identitaires sélectionnés par Élise renvoient à sa situation géographique diachronique. Elle initie en effet sa présentation par son origine géographique (lg 1) « je suis d’origine Lyonnaise », sa situation géographique synchronique à la rencontre (lg 1) « je vis actuellement à Lyon » et son parcours géographique (lg 2-3) « après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique ». La locutrice insère dans cet énoncé une justification de sa mobilité (lg 1-2) « après avoir vécu et travaillé ». Cette définition géographique du Soi se réalise au sein d’une seule phrase graphique. Le choix d’Élise d’entamer sa présentation par ces indices indique qu’ils sont assez pertinents et intéressants pour être ses premiers mots mais pas assez importants pour y accorder plus d’une phrase. Cette exposition d’un Soi géographique renvoie d’une part aux caractéristiques de notre société post-moderne (hypermobilité des individus qui implique une diversité géographique), d’autre part à l’échange Lyon-Berkeley fondé notamment sur la distance géographique surmontée par le numérique. Il s’agit ici pour Élise de permettre à ses interlocuteurs absents de la situer géographiquement et de prendre connaissance de son parcours.

Le deuxième topic abordé par Élise est celui de sa situation professionnelle et correspond à deux phrases graphiques (lg 4-10). La première phrase « Je suis actuellement en master 2 en Sciences du Langage à l’Université Lyon 2, et je travaille également dans une équipe de recherche qui travaille sur l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes (ex: les interactions lors de réunion de travail, dans des commerces, lors de repas entre amis, etc…). » (lg 4-8) informe les interlocuteurs des études que poursuit Élise et de son emploi parallèle à ses études. La seconde « Le master que je suis est parfaitement en lien avec mon travail de recherche et il me permet donc d’enrichir mon travail quotidien. » (lg 9-10) établit un lien entre son emploi et ses études. Pour aborder ses études, la locutrice se réfère au système universitaire qui est le sien, à savoir le système français. Pourtant, ses interlocuteurs appartiennent à un système universitaire différent. En effet, les systèmes universitaires américain et français divergent dans leur découpage d’années et de diplômes. Et le domaine français des « sciences du langage » n’y existe pas per se. L’énonciation de la situation universitaire de notre participante ne fait donc pas l’objet d’une adaptation manifeste à ses interlocuteurs. Soit la locutrice se représente ses interlocuteurs comme connaissant le système français soit elle ne se représente pas le système américain comme différent du sien. Au sein de cette même première phrase indiquant ses études, Élise faire part du domaine dans lequel elle travaille « l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes » (lg 6). Elle complète cette information de champs d’études par des exemples de situations qu’elle analyse placés entre parenthèses et précédés de la locution « ex : » et suivi de « etc. » : « (ex : les interactions lors de réunion de travail, dans des commerces, lors de repas entre amis, etc…) » (lg 7-8). L’explicitation par la locutrice du champ d’études de son équipe de recherche et l’exemplification qu’elle propose nous renseigne sur l’importance qu’elle accorde à ce topic dans sa présentation d’elle-même. Dans cette activité de présentation de soi dans cette situation d’interaction, il apparaît donc que connaître Élise c’est connaître son domaine de travail. L’importance de ce topic est renforcé par l’énoncé suivant « Le master que je suis est parfaitement en lien avec mon travail de recherche et il me permet donc d’enrichir mon travail quotidien » (lg 9-10). Dans cet énoncé, la locutrice ne spécifie ni n’exemplifie en quoi consiste son Master. En revanche elle souligne à quel point il est « en lien » – à savoir « parfaitement » – et comme il « permet d’enrichir » son travail, dans un lien logique amené par la conjonction de coordination consécutive « donc ». Ses études sont donc implicitement définies par son travail, l’implicature étant que définir l’un permet de définir l’autre. Pour ajouter à l’importance de son travail, Élise le qualifie par l’adjectif temporel « quotidien » indiquant sa place prépondérante dans la définition de son identité. Notons d’ailleurs, en terme de temporalité, que ces éléments identitaires concernant ses études et son emploi ne sont proposés cette fois qu’en terme synchronique. Si un parcours géographique était développé dans le premier énoncé, il n’est pas question ici de parcours professionnel.

Après avoir livré son parcours géographique et sa situation professionnelle, Élise consacre sa dernière phrase à ses centres d’intérêt « Étant donné que je m’intéresse beaucoup à la communication entre les personnes, je suis donc très enthousiaste par les échanges que nous allons avoir, et les points de vue culturels que nous allons pouvoir partager, d’autant que j’aime beaucoup les USA ! » (lg 11-14). Le premier centre d’intérêt exprimé par notre participante est celui de « la communication entre les personnes » ; intérêt déjà développé dans la définition de sa situation professionnelle. C’est pourquoi il est introduit par le subordonnant « étant donné que ». Ce subordonnant porte un double effet : celui de mettre en lien les éléments identitaires précédemment mentionnés et son enthousiasme pour les échanges à venir, et celui de mettre en relief le fait que l’interlocuteur sait maintenant quelque chose d’Élise. Il apparaît ainsi que les interactions interindividuelles constituent pour Élise tant son domaine d’études que son domaine de travail et son centre d’intérêt personnel. Et cet intérêt introduit un enthousiasme évident pour cette rencontre avec les étudiants de Berkeley (« donc » (lg 12)). Un autre intérêt sous-tend celui de la communication interpersonnelle : « les points de vue culturels » (lg 13). Une prise en compte intersubjective manifeste transparait dans cet implicite impliquant qu’Élise et ses interlocuteurs sont chacun porteurs d’un point de vue culturel différent. Aucune exemplification ici ne peut nous permettre de savoir à quel type d’éléments ces points de vue se rapportent. Néanmoins la précision finale « d’autant que j’aime beaucoup les USA ! » nous renseigne sur le fait que la culture peut ici être entendue comme « culture as a national asset » (Piller, 2011). La différence culturelle entre les locuteurs mise en exergue ici est liée à leur situation géographique nationale[1]. La présentation de notre participante nous informe donc non seulement sur l’identité de la locutrice mais également sur l’identité supposée de ses interlocuteurs. En effet, l’énoncé nous indique que ces derniers ont un lien avec les États-Unis et qu’ils ont un point de vue culturel différent de celui de la locutrice. Et le fait d’avoir des interlocuteurs se trouvant aux États-Unis ajoute encore, pour Élise, de l’intérêt aux échanges à venir. Ce dernier énoncé présente donc la double fonction de transmettre des informations personnelles et de communiquer son enthousiasme à participer à cette rencontre.

Nous soulignions en ce début de sous-partie la difficulté que pouvait représenter, pour notre locutrice, la sélection d’éléments identitaires pertinents parmi l’ensemble des éléments possibles, notamment dans cette configuration interactionnelle particulière (asynchronie, tour initiatif, connaissance limitée des interlocuteurs). Il semble que cette sélection n’est pas aléatoire mais répond à des nécessités, notamment aux besoins inhérents au processus identitaires (Lipiansky, 1993). Tout d’abord, la simple émission du message de présentation de soi relève du besoin d’existence. Il est nécessaire de se manifester à l’écran pour prendre existence aux yeux des autres. Par besoin d’intégration, la locutrice démontre la pertinence de sa présence et de sa participation à ces échanges (« je m’intéresse beaucoup à la communication entre les personnes » (lg 11-12) ; « j’aime beaucoup les USA ! » (lg 14)). Il reste tout de même nécessaire par besoin d’individuation de se distinguer des autres et à cet effet de faire part d’informations personnelles (parcours géographique, centre d’intérêts). Les besoins de valorisation et de contrôle ne sont en revanche pas particulièrement saillants dans le discours de notre participante. L’intérêt est ainsi particulièrement porté sur l’existence et l’intégration : activités d’autant plus nécessaires que les participants ne sont pas en présence physique les uns des autres.

On remarquera cependant que ces différents topics ne font l’objet que de quelques phrases. La présentation de soi ne tient ici qu’en quelques cent cinquante mots, chiffre proche d’une moyenne d’environ cent soixante dix mots par message. Une relative homogénéité dans la longueur de message peut être constatée. Une règle implicite semble indiquer que notre participante ne peut en dire ni trop ni pas assez. Cette règle implicite nous renvoie au principe de coopération de Grice indiquant « que votre contribution à la conversation soit, au moment où elle intervient, telle que le requiert l’objectif ou la direction acceptée de l’échange verbal dans lequel vous êtes engagé » (1979 : 93). Ce principe implique le respect de quatre maximes : quantité (que votre contribution soit aussi informative que nécessaire, que votre contribution ne soit pas plus informative que nécessaire), qualité (ne dites pas ce que vous croyez être faux, ne dites pas ce que vous n’avez pas de raisons suffisantes de considérer comme vrai.), relation (soyez pertinents), manière (évitez de vous exprimer de manière obscure, évitez l’ambiguïté, soyez bref et ordonné).

La locutrice semble ainsi respecter la maxime de quantité en limitant la longueur de son discours de sorte à ce qu’il ne soit ni trop court ni trop long. La maxime de quantité vaut tant pour le message dans son unité que pour ses constituants. Les énoncés prépondérants au sein de son discours sont ceux portant sur son intérêt pour les interactions interindividuelles. Partant du principe que la locutrice respecte la maxime de relation, cette prépondérance signifie qu’il s’agit de l’élément identitaire le plus pertinent à connaître concernant Élise dans cette situation d’interaction. En revanche la maxime de manière ne semble pas être maitrisée par la locutrice dans ce type d’interaction en ce qu’elle semble osciller entre un style énonciatif de simple émission d’un message presque de l’ordre de l’épistolaire et un style interactionnel avec prise en compte de l’interlocuteur (absence de salutations, d’ouverture, de FNA mais présence d’une clôture). Cette difficulté est propre au format d’interaction Forum particulièrement variable et non stabilisé. Enfin, en terme de maxime de qualité (vrai/faux), il paraît évident que les éléments identitaires transmis par Élise sont de nature à être vrais. Il est fréquent dans les Forums en ligne que les participants proposent une identité imaginaire, fantasmée, néanmoins le contexte académique de cette rencontre ne permet pas de mentir sur son identité.

Dans cette présentation, Élise s’attribue donc une définition identitaire portant sur sa situation et son parcours géographiques, sa situation professionnelle et ses centres d’intérêt (les interactions interindividuelles et les USA). Élise propose à ses interlocuteurs une identité revendiquée en attente de confirmation ou négociation (Kerbrat, 2005), une identité pour soi à confronter à l’identité pour autrui .

1.1.2      Présentation de Judy

EF_Im6_accesjen_AEF_Im6 : Accès cliquable message Judy sur Forum

EF_Im7_pagepresjen_AEF_Im7 : Page de présentation de Judy sur Forum Bspace

Le message posté par cette participante porte le titre « Judy Hong », l’auteur « Judy Hong », la date d’émission « Jan 23, 2013 10:12 AM », le nombre de lecteurs « 3 », et le message suivant :


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EF_T2 : Présentation de Judy sur Forum Bspace


1.1.2.1     Organisation séquentielle de la présentation écrite asynchrone

Le post émis par cette participante est du même format que ceux des autres participants : il contient d’une part l’en-tête — dont le titre écrit par la locutrice et les métadonnées générées pas l’outil — d’autre part le message rédigé. La longueur du message de Judy se trouve en deçà de la moyenne des présentations du forum, à savoir 141 mots pour 174 en moyenne. Ce message est structuré en deux paragraphes distincts, ce qui correspond à la moyenne générale du forum. Le message de Judy ne comporte pas de signature, comme la majorité des messages (80% de messages sans signature). La signature ne se trouve pas être une nécessité dans cette configuration en ce que le nom de l’auteur apparaît à de multiple reprises. Dans ce post, il apparaît en technophrase-titre, en identifiant généré par Bspace, au sein du message rédigé.

La langue d’interaction choisie par Judy est le français. Modalisons l’adjectif « choisie » dans la mesure où ses interactions se déroulent dans le cadre d’un cours de didactique du français langue étrangère pour les étudiants de Berkeley. Il semble nécessaire que cette participante rédige son message en français. La locutrice s’exprime donc ici en langue étrangère. S’agit-il pour autant d’une situation exolingue ? Encore une fois – comme mentionné dans l’analyse du message d’Élise –, la divergence de répertoire linguistique n’apparaît pas comme constitutive de l’interaction. Néanmoins, le degré interactionnel du discours est faible à ce stade de la rencontre en communication écrite asynchrone. Et le niveau de langue française de notre participante semble élevé tant au niveau de la syntaxe que du vocabulaire et de la conjugaison, peu de fautes apparaissent dans son message. Ce message en langue étrangère pour la locutrice semble compréhensible sans difficulté pour le récepteur francophone. D’autant plus que Judy parvient dans son message à écrire les mots accentués en français avec l’accent – les claviers américains ne permettant pas directement de taper les accents, l’accentuation écrite nécessite un effort supplémentaire. Dans la réception, la divergence linguistique n’est donc pas notable. Dans cette communication écrite asynchrone distancielle, rien ne nous informe en revanche du niveau de difficulté du processus de rédaction du message pour la locutrice.

Pour titre, la locutrice a fait le choix de rédiger son prénom et son nom, comme tous les autres participants. Son message étant posté en seizième position sur un ensemble de trente messages (Lyon et Berkeley confondus) nous supposons de nouveau une influence de l’intersubjectivation technique.

Le nom de la locutrice apparaît également au sein des métadonnées générées par Bspace. Il s’agit de l’identité déclarative de Judy. Contrairement à l’identifiant d’Élise, celui de Judy ne correspond pas à son adresse mail mais à ses prénom et nom. En effet, les identifiants plateforme des étudiants de Berkeley correspondent à leur nom tandis que les identifiants des participants « invités » sur la plateforme de l’Université de Berkeley – à savoir les étudiants de Lyon – correspondent à leur adresse mail. Les messages des étudiants de Lyon révèlent ainsi une information personnelle supplémentaire transmise par la plateforme. Le traitement qu’il convient de faire de l’identité agissante émise dans les messages doit également être différent entre ceux des participants de Berkeley et ceux des participants de Lyon. En effet, contrairement aux indications « infidèles » de l’heure d’émission du message d’Élise, les indications du message de Judy sont fidèles à la réalité temporelle vécue par la locutrice. La date et l’heure californienne de Bspace correspondent à la date et l’heure auxquelles Judy a émis son message.

EF_Im8_entetejen_AEF_Im8 : En-tête message de présentation Judy

Le message qui suit cet en-tête est structuré comme suit : ouverture – corps. Le message est initié par des salutations et préfigure donc un format interactionnel rituel. En effet la locutrice débute son discours par « Bonjour, » (lg 1). Cette salutation n’est cependant pas détachée du texte si ce n’est par la virgule. Elle est intégrée au reste du message et n’est pas suivi d’une forme nominale d’adresse. Il s’agit d’une forme de salutation générique.

Suite à cette salutation, Judy s’identifie nominalement « je m’appelle Judy » (lg 1). Cette identification constitue une redondance en ce que le nom de la locutrice apparaît déjà à plusieurs reprises dans l’en-tête comme nous l’avons vu. Elle semble pourtant nécessaire à la locutrice. Cette nécessité peut s’expliquer notamment par le fait que les éléments générés par la plateforme ne le sont qu’a posteriori, au moment de l’émission du message et non de sa rédaction. Par ailleurs ce qui est généré par la plateforme ne correspond pas au discours direct de la locutrice. Si Judy est bien l’énonciatrice de cette identification, elle n’en est pas le sujet parlant (Ducrot, 1984). La participante choisit donc d’exprimer elle-même son identité nominale. Reste que cette identification est également déjà rédigée dans le titre. Il semblerait donc qu’au-delà de chercher à émettre par elle-même son nom, la locutrice souhaite l’intégrer au corps de sa présentation. La position dans le message est très précise : l’identification suit la salutation – ce qui est particulièrement d’usage lors d’une rencontre interpersonnelle. Les participants à la rencontre se saluent et s’identifient. Ce rituel semble donc d’usage également dans ce forum. Nous vérifierons si tel est le cas dans les autres présentations. Nous savons déjà que ce n’était pas le cas dans la présentation d’Élise mais celle-ci ne proposait pas de salutation. Il pourrait donc y avoir corrélation entre salutation et identification nominale.

Il est possible de distinguer dans la suite de la présentation de Judy quatre topics principaux : ses études, son répertoire linguistique, son projet professionnel et ses centres d’intérêt. Le premier topic — études — concerne les deux premiers segments (lg 1-4). Le deuxième topic — répertoire linguistique — constitue le troisième segment (lg 5-8). Les segments quatre et cinq sont consacrés au troisième topic de la présentation de soi — projet professionnel — (lg 9-13). Enfin le dernier topic – centre d’intérêts – correspond au deux derniers segments (lg 15-17). La présentation se termine sur ce dernier topic, sans salutation de clôture. Si l’ouverture présageait un format interactionnel rituel, la fin du message ne porte pas de trace d’interaction.

En outre, aucune forme nominale d’adresse n’a été utilisée par la locutrice — ni en ouverture ni dans le corps du message. Par la salutation « bonjour », des participants sont donc effectivement adressés mais non identifiés. Nous expliquions plus haut le complexe cadre participatif de cette interaction sur Forum ; le message de Judy ne permet pas de l’expliciter plus.

Au même titre que la présentation d’Élise, la présentation de Judy n’est pas multimodale. Un seule modalité est utilisée pour exprimer la façade et le décor de la locutrice : le textuel. Aucun élément numérique de façade autre que le texte (image, photo, émoticône, etc.) n’apparaît dans la présentation de Judy. L’accès à la façade et au décor de Judy se trouve être particulièrement faible.

Le cadre primaire de l’activité de notre locutrice ici repose sur la présentation verbale d’elle-même, la communication de son identité situationnelle à des interlocuteurs plus ou moins identifiés. Néanmoins, la large part du message consacrée à son répertoire linguistique et à son projet professionnel lié à ce répertoire et nécessitant une amélioration de ce dernier nous renseigne sur la strate supplémentaire de l’activité en cours. Judy a besoin de pratiquer le français « pour devenir interprète il faut que je pratique beaucoup le français » (lg 11). Ainsi le message de Judy, s’il constitue bien une présentation d’elle-même, consiste également en une pratique de la langue française. L’expérience de la locutrice n’est d’ailleurs pas définie comme une rencontre mais comme un cours « je crois que ce cours va m’aider » (lg 13). L’accent n’est pas mis sur l’interaction sociale mais sur la pratique linguistique. Le cadre primaire de l’activité en cours – la présentation de soi – s’insère ici explicitement dans une expérience dont les contours sont ceux d’un cours de didactique du français.

1.1.2.2     Progression thématique de la présentation écrite asynchrone

Comme nous le mentionnions, les présentations de soi dans ce forum se réalisent en initiation d’échange asynchrone, sans énoncé préalable projetant le tour. Judy doit sélectionner les éléments identitaires pertinents dans ce contexte et la manière de les énoncer.

Et les premiers éléments identitaires sélectionnés par Judy sont donc son nom, comme nous l’avons vu, et les études suivies. Judy indique en effet « je suis en quatrième année à UC Berkeley » (lg 1-2) et précise « c’est mon dernier semestre ici et mes spécializations sont la linguistique et le français » (lg 3-4). Le système universitaire américain étant différent du système français, Judy n’exprime pas son niveau universitaire en terme de Master ni d’intitulé de Master mais en année et spécialisations. Les premières années universitaires américaines sont en effet généralistes puis l’étudiant effectue une sélection de matières qui deviendront « majeures » dans son cursus. Judy indique dans sa présentation que ses matières majeures sont la linguistique et le français. Cette indication dès le second segment nous renseigne sur la pertinence de cette information personnelle. Il est en effet d’autant plus pertinent dans ce contexte de préciser ses spécialisations qu’elles sont en lien immédiat avec la situation d’interaction – un échange en français avec des francophones au sein d’un cours de didactique des langues. Lorsque la locutrice précise dans cet énoncé que son cursus universitaire à Berkeley touche à sa fin « c’est mon dernier semestre ici » (lg 3), il lui est possible d’utiliser un déictique spatial « ici » dans la mesure où elle a indiqué dans la phrase graphique précédente qu’elle poursuivait ses études à « UC Berkeley » (lg 1-2).

Les indications spatiales se poursuivent avec le complément circonstanciel de lieu « à la maison » (lg 3) pour aborder une autre pratique langagière, celle de la langue utilisée pour communiquer avec ses parents. Judy explique en effet à ses interlocuteurs « à la maison, je parle vietnamien avec mes parents » (lg 5). Du premier au deuxième topic, la locutrice passe alors de la sphère universitaire à la sphère familiale pour développer le sujet du répertoire linguistique. Elle ajoute une nouvelle indication spatiale associé à une langue supplémentaire « j’ai appris le chinois (Mandarin) quand j’étais petite dans une école chinoise » (lg 5-6). La langue mentionnée est dénommée par deux substantifs « le chinois » et « (Mandarin) » dans la mesure où le chinois en tant que langue n’existe pas. Même si Judy le sait, elle utilise ce terme pour faciliter la compréhension, et fait par là même preuve d’adaptation à ses interlocuteurs – trace d’intersubjectivité. Bien que Judy ait déjà indiqué dans le deuxième segment qu’elle étudiait le français, elle aborde de nouveau le sujet pour poursuivre la définition de son répertoire linguistique « j’ai commencé mes études en français au lycée » (lg 6-7). L’association des indications spatio-temporelles « au lycée » dans ce segment et « quatrième année à UC Berkeley » dans le premier segment, nous renseigne sur la durée d’études de français de Judy – près de huit années. Judy exprime ainsi implicitement l’importance du français dans son parcours. L’accent n’est pas seulement porté sur le français mais sur les langues étrangères et leur pluralité dans le répertoire de Judy comme l’indique la nouvelle langue introduite dans sa présentation par la conjonction « et » suivie de la locution adverbiale « en plus » et d’une virgule, « et en plus, j’étudie le coréen ici à Berkeley » (lg 7-8). La locutrice peut de nouveau utiliser le déictique « ici » pour identifier spatialement la place de cette langue dans son parcours. Cet usage du déictique est cette fois renforcé par le complément circonstanciel de lieu « à Berkeley », et la temporalité est indiquée par le verbe conjugué au présent « j’étudie ». Ainsi Judy ne fait pas que lister les langues de son répertoire, elle définit pour chacune d’elle la place spatio-temporelle qu’elle occupe dans sa vie et sa relation à chacune : « spécialisations » (lg 3), « je parle » (lg 5), « j’ai appris » (l 5), « j’étudie » (lg 7). À ce niveau de la présentation, il apparaît que l’intérêt pour les langues étrangères est prépondérant dans la définition identitaire de Judy.

Cet élément identitaire est encore développé dans le topic suivant – projet professionnel. Ce dernier se trouve être en lien avec son intérêt pour le français « je veux devenir interprète (français-anglais) » (lg 9). Judy établit alors un lien de causalité introduit par l’adverbe « alors », « alors l’apprentissage des langues m’intéressent beaucoup » (lg 9-10). Notons que l’ordre introduit par la locutrice implique que la cause est le projet professionnel et l’effet est l’intérêt pour les langues et non l’inverse comme il aurait été possible de supposer. De par cette cause, Judy explique « il faut que je pratique beaucoup le français » (lg 11) et mentionne deux moyens d’y parvenir « j’ai l’intention d’aller en France pour devenir une assistante de langue au lycée » (lg 12-13) et « je crois que ce cours va m’aider » (lg 13). Les échanges à venir avec ses interlocuteurs francophones forment donc pour Judy un moyen de pratiquer le français dans l’objectif de parvenir à être interprète français-anglais.

Les trois topics développés par Judy ont en commun son intérêt pour l’apprentissage et la pratique de langues étrangères et plus spécifiquement du français. Ces topics font alors l’objet d’un paragraphe uni. La locutrice rédige un second paragraphe séparé d’une ligne du précédent et initié par la locution adverbiale « en outre » introduisant le changement de topic sans lien direct avec les précédents – ses loisirs culturels. Judy entame trois énoncés par le verbe « aimer ». La reprise anaphorique de « j’aime » (lg 15-16-17) permet à Judy de lister ses loisirs : la musique, la littérature, les voyages. La musique se distingue toutefois de la littérature et des voyages puisqu’elle fait l’objet d’une phrase graphique plus longue, est précisée par l’apposition « je chante, et je joue du piano » (lg 15), et est prolongée par « j’aime découvrir des nouveaux styles de musique » (lg 16). Par ailleurs, le verbe « aimer » est complété par l’adverbe « beaucoup » quand il a pour objet la musique et par « bien » quand ses objets sont la littérature et les voyages. Judy établit ainsi une hiérarchie dans l’énonciation de ses loisirs. Ces derniers occupent une position assez importante dans sa définition identitaire pour qu’elle les mentionne mais pas assez substantielle pour être développés par plus de phrases en fin de message.

Si nous nous référons aux besoins inhérents au processus identitaire, il apparaît que Judy répond au besoin d’existence par la simple émission de son message et au besoin d’individuation en développant les particularités de son répertoire linguistique et en précisant ses centres d’intérêt en dehors de ses études. Par besoin d’intégration, Judy relève explicitement l’intérêt de sa participation à ces échanges : elle doit pratiquer le français pour atteindre son objectif de carrière. En établissant une causalité entre les nombreuses langues qui font partie de son répertoire et son projet, la locutrice atténue l’aspect valorisant de ses compétences linguistiques. Il ne semble pas s’agir pour elle d’assouvir un besoin de valorisation mais d’expliquer l’importance des langues dans sa vie. En outre, en définissant spatio-temporellement chacune de ses expériences linguistiques dans sa présentation, la locutrice fait particulièrement preuve de contrôle de ses informations identitaires.

La locutrice use également des maximes conversationnelles – notamment de la maxime de quantité – pour rendre saillants les éléments qu’elle juge prépondérants dans sa définition identitaire. Si sa présentation respecte la longueur moyenne des messages du forum, les topics au sein de la présentation font l’objet de longueurs variées. La plus grande part du message est réservée au répertoire linguistique de la locutrice. Si la locutrice respecte la maxime de pertinence alors son répertoire linguistique lié à sa volonté d’être interprète constitue l’information identitaire majeure concernant Judy dans cette situation d’interaction. De même, si la locutrice respecte la maxime de manière, le choix et l’ordonnancement de ses topics nous renseignent sur leur ordre d’importance. Notons que Judy recherche la clarté dans ses propos – notamment par les définitions spatio-temporelles et les explicitations linguistiques (« chinois (Mandarin) » (lg 6)) – faisant ainsi preuve d’adaptation à ses interlocuteurs. Pour autant la structure du message, débutant par une salutation mais sans clôture et ne présentant aucun caractère multimodal, est hétérogène. Enfin, comme nous l’indiquions concernant la présentation d’Élise, il est fortement probable que la participante respecte la maxime de qualité – que les informations qu’elle livre soient vraies – puisqu’il s’agit d’un contexte académique encadré par des enseignants. Ces derniers font donc partie du cadre participatif de ce forum et sont supposément pris en compte par les locuteurs.

Dans cette présentation, Judy s’attribue une définition identitaire portant sur son large répertoire linguistique et sa volonté d’être interprète (et de pratiquer le français à cette fin). Judy propose à ses interlocuteurs une identité revendiquée en attente de confirmation ou négociation, une identité pour soi à confronter à l’identité pour autrui.

1.1.3      Présentation de Sharmila

EF_Im9_accesSha_AEF_Im9 : Accès cliquable message Sharmila sur Forum

EF_Im10_pagepressha_aEF_Im10 : Page de présentation de Sharmila sur Forum Bspace

Le message posté par cette participante porte la technophrase-titre « Sharmila Chodhari », l’auteur « SHARMILA CHODHARI », la date d’émission « Janv 23, 2013 1:14 AM », le nombre de lecteurs « 3 », et le message suivant :


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EF_Im10 : Présentation de Sharmila sur Forum Bspace


1.1.3.1     Organisation séquentielle de la présentation écrite asynchrone

Le post émis par cette participante est du même format que ceux des autres participants. La longueur du message de Sharmila se trouve au-dessus de la moyenne des présentations du forum, à savoir 181 mots pour 174 en moyenne. Ce message est structuré en trois paragraphes distincts, ce qui est également au-dessus de la moyenne générale du forum. Le message de Sharmila ne comporte pas de signature.

La langue d’interaction choisie par Sharmila, comme par Judy, est le français. Mais contrairement au message de Judy qui ne présentait que peu de fautes de langue, le message de Sharmila comporte plusieurs tournures syntaxiques fautives « je me suis allée en France » (lg 10), « je pense que c’est quand j’ai vraiment appris » (lg 12), « je veux bien examiner les manières » (lg 15), « je ne suis pas certaine que je sois une institutrice » (lg 16), « j’aimerais bien apprendre beaucoup de plus sur les modes » (lg 18). S’opère ici une influence translinguistique de la langue première de la locutrice. La divergence de répertoire linguistique est perceptible. Pour autant le message de Sharmila semble clairement compréhensible pour un locuteur francophone. Et l’absence de réponse synchrone à ce message ne nous permet pas d’appréhender l’effet de la divergence codique.

Le message est structuré comme suit : ouverture – corps – clôture. Il est initié par des salutations et préfigure un format interactionnel rituel. En effet la locutrice débute son discours par « Bonjour ! » (lg 1). Cette salutation n’est pas suivie d’une FNA, ni détachée du corps par un saut de ligne, mais est ponctuée par un point d’exclamation. Ce dernier introduit un style informel et par là même plus de proximité avec les interlocuteurs. Le point d’exclamation peut également indicer l’état émotionnel de la locutrice ; Sharmila semble ici faire montre d’enthousiasme pour l’interaction.

Suite à cette salutation, Sharmila s’identifie nominalement « Je m’appelle Sharmila. » (lg 2). À l’instar de Judy, malgré la redondance induite par les métadonnées, Sharmila choisit de s’identifier nominalement dans le corps de son message. Nous constatons donc de nouveau une corrélation entre salutation et identification nominale.

Il est possible de distinguer dans la suite de la présentation de Sharmila quatre topics principaux. Le premier topic — ses études — concerne les deux premiers segments (lg 3-5). Le segment suivant (lg 6-7) constitue le deuxième topic – son répertoire linguistique. Le troisième topic – la langue française – est développé sur quatre segments (lg 8-12). Enfin, le dernier topic de la présentation de Sharmila – son intérêt dans cet échange – fait l’objet d’un paragraphe distinct s’étendant sur les segments dix et onze (lg 14-19). Suite au développement de ces topics, la locutrice clôture son discours par des greetings (lg 21-23). Au sein de cette clôture la locutrice faire part du plaisir qu’elle éprouve à l’interaction avec les participants français.

Dans cette présentation, les destinataires sont clairement identifiés « vous en France » (lg 22). Le pronom personnel « vous » est utilisé à trois reprises dans les deux dernières phrases graphiques. Si le cadre participatif de ces interactions contient pour ensemble de participants ratifiés les étudiants et l’enseignant de Berkeley, les étudiants et l’enseignant de Lyon et le chercheur, les participants adressés par Sharmila sont explicitement les étudiants de Lyon.

Au même titre que les deux précédentes présentations, la présentation de Sharmila est logocentrée. L’accès à sa façade et son décor se trouve être particulièrement faible.

Le cadre primaire de l’activité de notre locutrice ici repose sur la présentation verbale d’elle-même, la communication de son identité situationnelle à des interlocuteurs identifiés comme francophones se trouvant en France. L’accent est d’ailleurs particulièrement mis sur la francophonie. La large part du message de Sharmila consacrée à l’enseignement-apprentissage de la langue française nous renseigne sur la strate supplémentaire de l’activité en cours. Sharmila souhaite échanger sur les méthodologies en didactique du français langue étrangère. Ainsi le message de Sharmila, s’il constitue bien une présentation d’elle-même, consiste principalement en une demande, une invitation à échanger sur ce thème. L’accent est bien mis sur l’interaction sociale mais avec pour objectif d’ « apprendre beaucoup de plus sur les modes différents de l’acquisition d’une langue et les manières différentes de l’enseigner » (lg 17-19). Il s’agit pour Sharmila de « correspondre avec vous », « vous rencontrer », « travailler avec vous » (lg 21-23). Le cadre primaire de l’activité en cours – la présentation de soi – s’insère ici explicitement dans une expérience dont les contours sont ceux d’une rencontre avec des individus partageant son intérêt pour la didactique du FLE.

1.1.3.2     Progression thématique de la présentation écrite asynchrone

Dans cette initiation d’échange asynchrone, les premiers éléments sélectionnés par Sharmila sont donc son nom et les études suivies, premier topic. Sharmila indique en effet « C’est ma deuxième année à UC Berkeley » (lg 3) et fait part de ses spécialisations « je me spécialise en économique avec une matière secondaire en éducation. » (lg 4-5). La spécialisation de Sharmila, l’économie, semble n’avoir aucun lien avec le domaine du cours dans lequel s’intègre les échanges – la didactique des langues. Aussi la locutrice précise-t-elle sa « matière secondaire » – l’éducation – qui celle-ci est bien en lien avec la situation d’interaction. Et toute la suite de la présentation consistera à argumenter en faveur de la pertinence de sa participation à l’échange.

Sharmila se propose tout d’abord de définir son répertoire linguistique – deuxième topic – en commençant par ses langues maternelles « mes langues maternelles sont l’anglais et le bengali (une langue d’Inde) » (lg 6-7). Sharmila informe ainsi ses interlocuteurs qu’elle n’est pas seulement anglophone native mais qu’elle possède une seconde langue première. L’énonciation de cette seconde langue, le bengali, s’associe à une définition entre parenthèse « (une langue d’Inde) », à l’attention des interlocuteurs qui ne connaîtrait pas la langue mentionnée. Par cette définition, Sharmila fait preuve d’adaptation à ses interlocuteurs qu’elle se représente comme ne connaissant pas nécessairement cette langue. La définition ne fait pas l’objet d’un long développement, il s’agit simplement de donner une indication géographique de l’origine de cette langue. Dans cette énonciation il y a prise en compte intersubjective. La troisième langue du répertoire de Sharmila est introduite par une conjonction de coordination marquant l’opposition « mais », « mais j’aime bien aussi la langue française » (lg 7). La locutrice oppose ses langues maternelles à la langue apprise ultérieurement. Elle n’indique cependant pas dans cet énoncé qu’elle apprend le français mais qu’elle « aime bien » (lg 7) la langue française. Sharmila suppose que ses interlocuteurs savent qu’elle apprend le français. Cette représentation paraît légitime dans la mesure où les participants suivent tous un cours de didactique du français langue étrangère. Il ne semble donc pas nécessaire à Sharmila de préciser qu’elle étudie le français. Il s’agit de nouveau d’une prise en compte intersubjective dans l’énonciation. En outre, le verbe aimer est complété par l’adverbe « aussi ». Le prédicat associé au thème de langues est donc l’attachement. Et Sharmila infère qu’elle n’aime pas uniquement ses langues premières mais également une langue étrangère, l’implicite d’amont étant que l’attachement aux langues premières est plus évident que l’attachement aux langues étrangères.

C’est dans le topic suivant que Sharmila va développer le thème de l’apprentissage de la langue française en précisant les deux principaux cadres spatio-temporels de son apprentissage. Le premier renvoie au cadre scolaire « j’ai commencé à étudier le français au lycée-il y a presque six ans que je l’apprends » (lg 8-9). La locutrice renseigne ses interlocuteurs sur le début de son apprentissage et introduit en apposition par un tiret « – » la durée d’apprentissage que cela représente. De nouveau Sharmila explicite les informations identitaires qu’elle transmet à ses interlocuteurs. Ces derniers pourraient inférer par eux-mêmes la durée d’apprentissage induite par un début d’apprentissage au lycée et un niveau actuel de deuxième année universitaire. Mais par cette précision Sharmila nous indique explicitement d’une part que son enseignement n’a pas été interrompu, d’autre part que ses années d’apprentissage sont nombreuses. Ses compétences linguistiques en français pourraient être liées à ce nombre plus ou moins élevé d’années d’apprentissage. Mais Sharmila va contredire cette hypothèse par les trois segments suivants (lg 10-12). En effet, la locutrice précise à ses interlocuteurs qu’elle a séjourné en France « Je me suis allée en France pendant trois semaines en été de 2011 » (lg 10). Par ce segment elle donne des indications temporelles très précises sur son séjour et le segment suivant précise le contexte « J’ai habité avec une famille pour un échange culturel » (lg 11). Si l’indication temporelle est très précise, ce n’est pas le cas de l’indication spatiale. Sharmila ne précise en effet pas la ville dans laquelle elle a séjourné. Cette information semble moins pertinente pour la locutrice que celle de l’hébergement « avec une famille ». Notons que l’expérience n’est pas définie comme un « séjour linguistique » mais comme « un échange culturel ». Le séjour de Sharmila paraît ainsi porter sur l’expérience culturelle. Et c’est cette expérience culturelle qui a permis à Sharmila, selon elle, d’améliorer ses compétences linguistiques en français « Je pense que c’est quand j’ai vraiment appris à parler bien le français » (lg 12). La locutrice instaure ici une nouvelle opposition (après l’opposition langue première – langue étrangère), cette fois entre l’apprentissage en milieu scolaire et l’apprentissage en situation d’immersion en milieu homoglotte. Le dernier étant perçu par Sharmila comme plus efficace que le premier. La locutrice explique ainsi à ses interlocuteurs que son apprentissage du français est plus efficient en échange avec des francophones qu’en classe de langue. Par la, Sharmila valorise l’interaction en cours avec ses interlocuteurs francophones et montre son intérêt.

Son intérêt pour cet échange est en outre développé dans le paragraphe suivant. Ce dernier est en effet consacré au quatrième topic – l’intérêt de la locutrice pour cet échange. Sharmila explique en effet « Je m’intéresse à ce cours parce que j’aime bien apprendre le français et je veux bien examiner les manières dont on peut l’apprendre » (lg 14-15). Les deux topics précédents sont donc résumés dans cet énoncé – son attachement au français et son goût pour l’acquisition des langues. La longue phrase graphique suivante (lg 16-19) consiste à justifier cet intérêt. Cette justification débute par une contre-raison « même si je ne suis pas certaine que je sois une institutrice à l’avenir » (lg 16-17) indiquant que l’intérêt de Sharmila pour la didactique du français n’est pas lié à un projet professionnel. Le fait qu’elle ne souhaite pas nécessairement être enseignante de langue et bien en lien avec le premier topic concernant ses études et sa spécialisation en économie. Après cette contre-raison, la locutrice introduit les raisons « j’aime beaucoup enseigner et j’aimerais bien apprendre beaucoup de plus sur les modes différents de l’acquisition d’une langue et les manières différentes de l’enseigner. » (lg 17-19). La locutrice modalise ainsi le fait qu’elle ne sera pas nécessairement institutrice en précisant qu’elle aime tout de même enseigner. Elle précise que son intérêt est double et porte autant sur l’apprentissage que sur l’enseignement. Par la répétition de l’adjectif « différent » qualifiant les « modes » et « manières » au pluriel, la locutrice fait part de son ouverture et de sa volonté d’en savoir plus, nécessitant des échanges avec autrui.

Cette nécessité nous amène au dernier paragraphe formant la clôture du discours de Sharmila. Cette clôture consiste en des greetings, en l’occurrence à exprimer explicitement le plaisir qu’elle éprouve à cet échange. Le premier énoncé de cette clôture « Je pense que c’est vraiment fantastique que j’aie l’possibilité de correspondre avec vous en France » (lg 21-22) réfère à l’échange dans son ensemble : la possibilité de communiquer avec des francophones se trouvant en France. Par l’adjectif mélioratif « fantastique » associé à l’adverbe « vraiment », l’énoncé fait transparaître un important degré d’auto-implication subjective. Par là, Sharmila transmet son enthousiasme. Le second énoncé de cette clôture « J’ai hâte de vous rencontrer et de travailler avec vous ! » (lg 23) nous renseigne également sur l’important degré d’auto-implication subjective notamment par la locution verbale « avoir hâte » et le point d’exclamation qui ponctue ce dernier énoncé. La locutrice, dans cet énoncé final, précise ses deux attentes quant à l’échange : « rencontrer » et « travail ». Elle accorde ainsi de l’importance tant à la dimension professionnelle des interactions à venir qu’à leur dimension sociale. Notons que l’utilisation de la locution verbale « avoir hâte » indique que la rencontre n’a pas encore débuté selon Sharmila à ce stade de l’échange.

Au même titre que les autres participants, Sharmila répond au besoin d’existence par la simple émission de son message et au besoin d’individuation en développant ses centres d’intérêt. Mais ces derniers répondent également au besoin d’intégration. En effet, Sharmila révélant à ses interlocuteurs une spécialisation universitaire éloignée de la thématique de l’échange – économie – il lui semble nécessaire de justifier la pertinence de sa participation à cet échange. Sa définition identitaire repose alors presque entièrement sur son attachement à la langue français et à l’enseignement-apprentissage des langues. La locutrice, par besoin de contrôle de l’information identitaire transmise, explicite à de nombreuses reprises ses thèmes et prédicats. Sa présentation s’en trouve alors plus longue que la moyenne des messages du Forum. Sharmila ne semble pas chercher à répondre à un besoin de valorisation, il s’agit en revanche d’exprimer l’intérêt de sa participation et son enthousiasme pour la rencontre à venir.

Si la maxime de quantité n’est pas violée per se, le message de Sharmila est tout du moins d’une longueur supérieure à la moyenne. Cette longueur est liée à cette volonté d’expliciter et justifier par différents énoncés, parfois semblables, son goût pour la didactique du français, ce qui réduit le nombre d’informations identitaires transmises. Si la locutrice respecte la maxime de pertinence alors ce principal élément identitaire constitue l’information majeure que Sharmila souhaite transmettre la concernant, dans cette situation d’interaction. Le discours de la locutrice est particulièrement emprunt d’intersubjectivité notamment par sa structure interactionnelle (ouverture, corps, clôture) et typographique (trois paragraphes distincts, usage de tirets et de parenthèses), respectant ainsi la maxime de manière. Sharmila recherche constamment la clarté dans ses propos par des justifications, malgré les répétitions induites. Il est fortement probable que Sharmila, à l’instar des autres participants, respecte la maxime de qualité – que les informations qu’elle livre soient vraies.

Dans sa présentation d’elle-même, Sharmila s’attribue donc une définition identitaire portant sur son goût pour la langue française et la didactique. Sharmila propose une identité pour soi à confronter à son identité pour autrui.

1.1.4      Réduction éidétique des présentations écrites asynchrones numériques

Nos participants se trouvant géographiquement distants ne partagent pas le même espace ni la même temporalité. La rédaction d’un message de présentation de soi posté sur une plateforme accessible en ligne à tous les participants tient de la seule prise de contact possible à ce stade de la rencontre.

Le message constitue par là un point d’accès au corps et à l’espace-temps d’autrui. Le locuteur, qui écrit physiquement et techniquement[2] le message, peut être lu par son interlocuteur dans l’espace-temps de ce dernier. Celui qui lit le message peut voir la trace de l’activité physique de l’émetteur dans l’espace-temps de ce dernier. Un relatif accès aux corps et aux espaces-temps des participants est rendu possible par l’écran.

Pour autant le degré d’aura phénoménologique induit par ce mode d’interaction numérique est relativement faible. L’accès à autrui se fait uniquement par l’écriture/lecture d’un message textuel à l’écran, ou plutôt aux écrans puisque l’écran lui-même n’est pas partagé, chacun possède le sien propre. Ce message, dans le cas de ces trois présentations, est faiblement multimodal (uniquement textuel, pas de photo, image, émoticône), donnant une faible représentation du corps et de l’espace synchronique à l’écriture du message. L’interface de la plateforme ne permet aucune personnalisation. De ce fait, l’espace de l’écran lui-même n’est pas porteur d’éléments identitaires concernant l’émetteur du message, autres que ceux produits dans le message.

Aucun indice ne permet à l’émetteur de savoir s’il existe bien un récepteur effectif de sa présentation, si ce n’est l’icône défaillante proposée par la plateforme (le « read by n » ne renvoyant pas au nombre réel de lecteur). Et si un récepteur existe bien, l’émetteur ne peut savoir où ni quand son message est lu. Par ailleurs, les indications temporelles d’émission du message générées par la plateforme renvoie à la temporalité californienne et non la temporalité française. Il s’agit d’un temps subjectif.

L’échange est donc à ce stade particulièrement ancré dans la subjectivité – espace-temps et écran propres à chacun. L’incertitude concernant les définitions identitaire et spatio-temporelle de l’interlocuteur ajoute à la faiblesse du degré d’aura phénoménologique et d’intersubjectivité. Ce stade de la rencontre tient de la manifestation de soi à l’écran. Une manifestation qui, par ce mode, ne révèle que peu des corps, espace et temps du locuteur cherchant à prendre existence.

1.2 Les réponses aux présentations sur Forum

Il était possible pour les participants de répondre aux messages de présentations qui présentaient un intérêt pour eux. Les messages de Judy et Sharmila n’ont pas reçu de réponses. En revanche le message d’Élise a reçu plusieurs réponses dont une de Judy et une de Sharmila. Nous proposons d’étudier ces échanges.

EF_Im11_fenetrereponse_AEF_Im11 : Fenêtre de messages de réponses à Élise

1.2.1      Réponse de Judy à Élise

EF_Im12_repjenem_A.pngEF_Im12 : Message de réponse de Judy à Élise

Le message posté par Judy porte le titre « Re : Janin-Chalet Elise », l’auteur « Judy Hong », la date d’émission « Janv 27, 2013 5:59 PM », le nombre de lecteurs « 4 », et le message suivant :


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EF_T4 : Message de réponse de Judy à Élise


1.2.1.1    Organisation séquentielle

Le post émis par cette participante se trouve dans la même fenêtre que celle hébergeant le message de présentation d’Élise. Judy s’est donc rendue sur la page du message d’Élise et a cliqué sur le technosigne interactionnel figurant dans l’en-tête et permettant de répondre.

Le message rédigé par Judy se voit alors attribué par la plateforme le statut de « réponse ». Ce statut est indicé par plusieurs éléments : le message est placé sous la présentation d’Élise et est décalé vers la droite, la ligne verticale le longeant est d’une couleur différente (verte et non bleue), le titre du message est généré automatiquement sous la forme « Re : » + « titre du message initiatif » (en l’occurrence : « Re : Janin-Chalet Elise »). L’ensemble de ces indices nous indique que le message s’insère dans une conversation. Notons que la plateforme Bspace génère par cet agencement, une métaphore du chez soi (Georges, 2010 : 4). En effet, pour accéder au message de Judy, il ne s’agit plus de cliquer sur son nom (technosigne-titre) et accéder à « sa » page, la page de son message. Il faut cette fois cliquer sur le nom d’autrui, technosigne-titre du message initiatif. Le message de Judy se trouve donc dans la page d’Élise, chez Élise.

Une conversation s’instruit alors entre Élise et Judy. Le message de Judy étant réactif à celui d’Élise. La conversation est dite asynchrone dans la mesure où les éléments d’identité agissante de Judy nous indiquent que son message a été posté le 27 Janvier à 5:59 PM (heure de Berkeley), à savoir trois jours après le message d’Élise (posté le 24 Janvier à 8:08 AM (heure de Berkeley)). Le « silence » entre les deux messages semblent parfaitement toléré, c’est une des particularités du format de Forum (Marcoccia, 2004). Néanmoins, cette asynchronie implique que Judy répond à un message archivé, et non à une personne immédiatement présente. Du moins, rien ne nous indique sur Bspace si l’interlocutrice est ou non « en état de parole ouvert » (Goffman, 1987). Ainsi, si les messages – initiatifs et réactifs – contiennent des séquences d’ouverture, corps et clôture, celles-ci se font en regard les unes des autres et non en construction de tours synchrones. Il s’agit pourtant bien d’une conversation entre les locutrices qui se répondent et structurent leurs interventions par rapport à celles de l’autre. C’est pourquoi, à l’instar de Mondada (1999), nous conservons la notion de paire adjacente et nous parlons ici d’ « a-tour », i.e. tour de parole asynchrone.

Le message de Judy est donc constitué d’a-tours formant une séquence d’ouverture, un corps et une séquence de clôture. Ces séquences font typographiquement l’objet de paragraphes distincts. La locutrice débute son message par une salutation détachée du reste du message « Bonjour, » (lg 1). Cette salutation n’est pas suivie d’une FNA, mais le statut du message – réponse à la présentation d’Élise – renseigne sur l’adressage de cette salutation. Si Judy ne juge pas nécessaire d’inclure le nom de son interlocutrice dans sa salutation, elle fait tout de même suivre cette salutation d’une dénomination d’elle-même « Je m’appelle Judy » (lg 3). Il semble donc plus nécessaire à la locutrice de s’identifier que d’identifier son interlocutrice. Cette dernière est néanmoins directement adressée dans la suite de l’énonciation comme dans le segment 3 « Où est-ce que vous avez travaillé dans le sud de la France ? » (lg 4). Cet a-tour sous forme interrogative appelle un autre a-tour sous forme de réponse de la part d’Élise. Ce message de Judy est donc interactionnellement marqué et ne constitue pas seulement une réponse au message d’Élise mais une invitation à poursuivre une conversation.

Par ailleurs, le segment 4 « J’étais en France pendant mes vacances il y a une semaine, et j’ai visité Toulouse – – c’est une très belle ville, et je veux aller aux autres villes du sud. » (lg 5-7) constitue le deuxième a-tour de la paire adjacente dont le premier a-tour est émis par Élise dans sa présentation « Je vis actuellement à Lyon après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique. » (lg 1-3 Élise). Le segment 3 « Où est-ce que vous avez travaillé dans le sud de la France ? » (lg 4) constitue alors une First Insert Expansion (FIE) entre la First Pair Part (FPP) d’Élise et la Second Pair Part (SPP) de Judy. Les a-tours s’enchainent comme suit :


[ ELI : FPP -> Je vis actuellement à Lyon après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique. 

JUD : FIE -> Où est-ce que vous avez travaillé dans le sud de la France ? 

JUD : SPP -> J’étais en France pendant mes vacances il y a une semaine, et j’ai visité Toulouse – – c’est une très belle ville, et je veux aller aux autres villes du sud. ]


Nous verrons par la suite que la paire adjacente se poursuit (Second Insert Expansion et Third Part) avec la réponse d’Élise à la réponse de Judy.

Le segment cinq « Votre recherche des situations d’interaction entre les gens m’intéresse beaucoup parce que j’ai suivi un cours de pragmatique l’année dernière et nous avons parlé un peu des types différents d’interaction. » (lg 9-11) consiste également en un a-tour Second Pair Part à la First Pair Part d’Élise « je travaille également dans une équipe de recherche qui travaille sur l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes » (lg 5-6). Le sixième segment « Je suis impatiente de vous connaître mieux ce semestre » (lg 12) forme une pré-clôture exprimant le plaisir éprouvé à cette rencontre, avant une clôture en formule de politesse « Amicalement » (lg 14) et une signature « Judy » (lg 16). Ces deux derniers segments au format plutôt épistolaire nous renvoient à l’hétérogénéité du format d’interaction de Forum.

1.2.1.2    Progression thématique

Nous expliquions, concernant les présentations de soi dans ce forum, qu’elles se réalisent en initiation d’échange asynchrone impliquant que les participants devaient sélectionner des éléments identitaires pertinents. Il s’agit désormais dans les messages de réponse de confirmer les identités initialement revendiquées par les locuteurs. Pour autant, chaque participant n’a pas répondu à toutes les présentations rédigées dans le forum. Une sélection des messages auxquels répondre a été effectuée par l’interlocuteur répondant par là même au besoin d’existence du locuteur choisi. Les réponses ne sont pas seulement des attestations de lecture ou d’intérêt (comme le serait un « like » sur des plateformes de RSN), elles sont rédigées et structurées.

La réponse de Judy porte sur deux topics : le sud de la France et les interactions interindividuelles. Ces deux topics ne sont pas aléatoires, ils sont les sujets développés par Élise dans son message de présentation. Concernant le premier topic – sud de la France – Judy pose la question « Où est-ce que vous avez travaillé dans le sud de la France ? » (lg 4). Il apparaît en effet que dans sa présentation, Élise a identifié son lieu de résidence actuel par la ville (« Lyon »), son lieu d’emploi antérieur par la ville et le pays (« Bruxelles en Belgique »), mais son autre lieu d’emploi est désigné par une zone géographique (« dans le sud de la France »). Aussi l’interlocutrice attend-elle de la locutrice initiale qu’elle précise cette information identitaire. Cette demande de précision n’est pas anodine puisqu’elle s’associe à un énoncé transmettant une information identitaire propre à l’interlocutrice « J’étais en France pendant mes vacances il y a une semaine, et j’ai visité Toulouse – – c’est une très belle ville, et je veux aller aux autres villes du sud. » (lg 5-7). Dans cet énoncé, Judy informe la locutrice du message initiatif qu’elle a visité la ville de Toulouse, ville se situant dans le sud de la France, et qu’elle souhaite visiter d’autres villes du Sud. Admettant que l’interlocutrice respecte ici la maxime de pertinence, cette information doit avoir un intérêt dans l’interaction. Si l’on met en regard les deux a-tours, Élise explique avoir vécu dans le sud de la France et Judy l’informe qu’elle a visité le sud de la France. Leurs définitions identitaires portent donc un point commun. Et ce point commun est pertinent pour Judy qui l’exprime. Il fait d’ailleurs l’objet d’une définition méliorative « c’est une très belle ville », « je veux aussi aller aux autres ». Cette correspondance d’information identitaire repose sur un élément valorisé et renvoie à la notion d’homophilie sociale – l’attirance pour la mêmeté chez autrui. Ainsi dans l’ensemble des présentations Judy a sélectionné celle d’Élise puis dans l’ensemble des éléments de la présentation d’Élise, Judy a sélectionné l’élément identitaire lui correspondant également.

Il en va de même avec le second topic – les interactions interindividuelles. Dans le segment 5, l’interlocutrice exprime explicitement l’intérêt qu’elle a en commun avec la locutrice « votre recherche des situations d’interaction entre les gens m’intéresse beaucoup » (lg 9-10). Il s’agit ici d’une hétéro-reformulation (Vion, 1992) qui résume les différents énoncés produits par Élise pour expliquer l’objet de ses études, travail et centre d’intérêt. Ce thème fait l’objet d’un prédicat mélioratif « m’intéresse beaucoup ». Le verbe « intéresser » au présent ne nous renseigne pas sur la place de ce centre d’intérêt dans l’identité de Judy. Elle peut être uniquement situationnelle en réaction au message d’Élise. Aussi la suite de l’énoncé, introduite par la locution conjonctive « parce que », spécifie-t-elle cet engouement « parce que j’ai suivi un cours de pragmatique l’année dernière et nous avons parlé un peu des types différents d’interaction. » (lg 10-11). Par cet énoncé, l’interlocutrice propose de nouveau un élément identitaire en commun avec la locutrice, faisant preuve d’homophilie sociale.

Par le sixième segment « Je suis impatiente de vous connaître mieux ce semestre ! » (lg 12), et plus particulièrement l’usage de l’adverbe « mieux » pour compléter le verbe « connaître » Judy révèle d’une part qu’elle connaît maintenant Élise, d’autre part qu’elle souhaite acquérir de nouveaux éléments identitaires sur elle. Elle projette également la durée de la rencontre par le complément circonstanciel de temps « ce semestre », renvoyant de ce fait au phénomène de rencontre anticipée (La Haye, 1975). Par son choix de clôture « Amicalement » (lg 14), Judy ne transmet pas une information identitaire mais une information de relation, un relationème. L’interlocutrice marque par cette formule un certain type de relation interpersonnelle, l’amitié. Les deux derniers énoncés configurent ainsi la rencontre : à ce stade Judy connaît Élise, elles partagent une relation, et cette relation est d’ordre amical.

Le message de Judy en réponse à celui d’Élise satisfait les besoins d’existence des deux participantes par l’interaction ainsi instaurée. Et en choisissant spécifiquement Élise comme partenaire d’interaction, Judy répond aux besoins d’individuation et de valorisation de celle-ci. La réponse en elle-même consiste en effet en un Face Flattering Act sur la face positive d’Élise (Kerbrat-Orecchioni, 2005). Sa présentation est jugée assez pertinente et intéressante par Judy pour y répondre. Et le topic principal développé par Élise dans sa définition d’elle-même – l’analyse des interactions interindividuelles – est bien ratifié et valorisé par Judy. Par ailleurs, par la mise en relief d’informations identitaires convergentes, Judy répond au besoin d’intégration des deux locutrices ; intégration cette fois non pas au groupe de participants à l’échange mais à la relation entre les deux locutrices. Notons que le besoin de contrôle de l’information identitaire transmise n’est plus entièrement maitrisé par la locutrice. Parmi les éléments identitaires sélectionnés par Élise, seuls certains ont fait l’objet d’une reprise par Judy, donnant lieu à une sélection dans la sélection.

L’identité des participants fait clairement l’objet d’une co-construction. Élise a proposé à ses interlocuteurs une identité situationnelle revendiquée, celle-ci a été reçue et confirmée par une des interlocutrices. Identité pour soi et identité pour autrui convergent. L’identité attribuée diffère néanmoins légèrement de celle revendiquée (sélection d’éléments), et reste perçue comme incomplète, en attente d’éléments identitaires supplémentaires. La rencontre est perçue comme l’activité qui permettra de se « connaître mieux ».

1.2.2              Réponse d’Élise à Judy

EF_Im12_repjenem_AEF_Im13 : Message de réponse d’Élise à la réponse de Judy

Le message posté par cette participante porte le titre « Re : Janin-Chalet Elise », l’auteur « Elise.janin@ens-lyon.fr », la date d’émission « Jan 30, 2013 5:33 AM », le nombre de lecteurs « 2 », et le message suivant :


EF_T5_repelijud_A

EF_T5 : Message de réponse d’Élise à la réponse de Judy


1.2.2.1    Organisation séquentielle

Ce deuxième post émis par Élise se trouve dans la même fenêtre que celle hébergeant son message de présentation. Élise s’est donc rendue sur sa page et a cliqué sur le technosigne interactionnel de réponse figurant dans l’en-tête du message de Judy.

Le message rédigé par Élise se voit alors attribué par la plateforme le statut de « réponse », au même titre que le message de Judy. Notons que les indices de réponse générés par la plateforme Bspace ne distinguent pas une réponse au message initiatif d’une réponse à une réponse. Par cet agencement, ce sont les métaphores du soi et du chez soi qui sont renforcées (Georges, 2010). En effet, la page est entièrement consacrée à la présentation d’Élise. Tous les messages qui lui succèdent sont automatiquement intitulés « Re : Janin-Chalet Elise ». C’est la salutation énoncée par Élise « Bonjour Judy » (lg 1) détachée du reste du message qui indiquera que ce message est à destination de celui de Judy.

La conversation se poursuit alors entre Élise et Judy. Cette conversation maintient son caractère asynchrone dans la mesure où les éléments d’identité agissante d’Élise nous indiquent que son message a été posté le 30 Janvier à 5:33 AM (heure de Berkeley), à savoir trois jours après la réponse de Judy (posté le 27 Janvier à 5:59 PM (heure de Berkeley)). Dès lors que la locutrice s’est trouvée « en état de parole ouvert » (Goffman, 1987) dans cette interaction, elle a émis son message à destination de son interlocutrice désormais identifiée. Ce message nous confirme le format conversationnel entre les locutrices qui se répondent et structurent leurs interventions par rapport à celles de l’autre.

Le message d’Élise définit immédiatement le cadre participatif, la participante ratifiée et adressée est Judy comme l’indiquent la salutation associée à une FNA « Bonjour Judy » (lg 1) et les a-tours suivants qui font réponse à ceux de Judy. Il est alors délicat de définir le statut des autres participants au sein du cadre participatif. Nous pourrions les considérer comme ratifiés et non adressés en ce que chacun sait qu’ils peuvent accéder aux messages de tous. Mais, en considérant la métaphore du chez soi impliquant que l’on ne se trouve non plus simplement sur le forum mais spécifiquement sur la page d’Élise, nous pourrions également les considérer comme non ratifiés, des intrus acceptés dans l’espace perceptif, ou même des épieurs dans la mesure ou une conversation s’instaure précisément entre Élise et Judy. L’appréciation du statut des autres participants nous semble ici particulièrement subjective. Reste que les éléments identitaires supplémentaires énoncés par la locutrice, s’ils sont adressés à Judy, sont accessibles à tous les participants.

Le message d’Élise est constitué d’a-tours formant une séquence d’ouverture, un corps et une séquence de clôture. Ces séquences font typographiquement l’objet de paragraphes distincts. L’ouverture d’interaction qui était absente dans le message de présentation de la locutrice est désormais présente, en réponse à la salutation de Judy. Le corps du message d’Élise se divise en deux paragraphes liés à deux topics : le sud de la France, la pragmatique. Ces deux topics sont ceux développés par Judy dans son message.

Le segment 2 « J’ai vécu 5 ans à Marseille et à Aix en Provence dans le sud de la France. » (lg 3-4) constitue la Second Insert Expansion (Sie) répondant à la First Insert Expansion (Fie) à la forme interrogative émise par Judy « Où est-ce que vous avez travaillé dans le sud de la France ? » (lg 4 Judy). Et le segment 3 « Pour ma part, je ne connais pas Toulouse même si j’ai entendu dire que c’est une très belle ville où il fait bon vivre comme on dit. » (lg 5-6) est la Third Part (TP) qui fait suite à la Second Pair Part (SPP) « J’étais en France pendant mes vacances il y a une semaine, et j’ai visité Toulouse – – c’est une très belle ville, et je veux aussi aller aux autres villes du sud » (lg 5-7 Judy).

Les a-tours s’enchainent comme suit :


[ ELI : FPP -> Je vis actuellement à Lyon après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique. 

JUD : FIE -> Où est-ce que vous avez travaillé dans le sud de la France ? 

JUD : SPP -> J’étais en France pendant mes vacances il y a une semaine, et j’ai visité Toulouse – – c’est une très belle ville, et je veux aller aux autres villes du sud

ELI : SIE -> J’ai vécu 5 ans à Marseille et à Aix en Provence dans le sud de la France.

ELI : TP -> Pour ma part, je ne connais pas Toulouse même si j’ai entendu dire que c’est une très belle ville où il fait bon vivre comme on dit. ]


Le segment 4 renferme deux a-tours. Le premier « Je suis également impatiente de discuter avec vous » (lg 8) est la Second Pair Part à la First Pair Part de pré-clôture de Judy « Je suis impatiente de vous connaître mieux ce semestre » (lg 12 Judy). Le second a-tour du segment 4 « lors de nos échanges sur le système éducatif en France et en Amérique, nous aurons peut-être l’occasion de discuter rapidement de pragmatique » (lg 8-10) forme la Third Part de la Second Pair Part « Votre recherche des situations d’interaction entre les gens m’intéresse beaucoup parce que j’ai suivi un cours de pragmatique l’année dernière et nous avons parlé un peu des types différents d’interaction. » (lg 9-11).

Ces a-tours s’enchainent comme suit :


[ JUD : FPP -> Je suis impatiente de vous connaître mieux ce semestre. 

JUD : SPP -> Je suis également impatiente de discuter avec vous ]


Et :


[ELI : FPP -> Je travaille également dans une équipe de recherche qui travaille sur l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes. 

JUD : SPP -> Votre recherche des situations d’interaction entre les gens m’intéresse beaucoup parce que j’ai suivi un cours de pragmatique l’année dernière et nous avons parlé un peu des types différents d’interaction

ELI : TP -> Lors de nos échanges sur le système éducatif en France et en Amérique, nous aurons peut-être l’occasion de discuter rapidement de pragmatique. ]


Le quatrième segment (ici lg 7-9) consiste donc autant en une réponse aux a-tours de Judy qu’en une pré-clôture précédant la clôture temporellement marquée « A bientôt » (lg 12) et la signature « Elise » (lg 14). Cette dernière n’était pas utilisée par Élise dans son message de présentation. Ce message réactif, interactionnellement marqué, porteur de FNA et de signature se révèle donc être plus personnalisé que la présentation initiative.

1.2.2.2    Progression thématique

En opposition à la présentation de soi initiative consistant à sélectionner des éléments identitaires pertinents, le message de réponse à une réponse repose sur la transmission d’informations personnelles spécifiques à la demande d’autrui. Cette transmission se trouve être structurée, organisée par rapport au modèle de la demande de l’interlocuteur.

La réponse d’Élise porte alors désormais une ouverture et des paragraphes distincts – ce qui n’était pas le cas de son message de présentation. La locutrice s’adapte ici à son interlocutrice et au format conversationnel. Comme nous l’avons vu, l’échange n’est pas seulement constitué de paires adjacentes en FPP et SPP mais contient également des troisièmes tours et des expansions. Ceux-ci permettent au sein de l’interaction d’aborder les identités des deux locutrices à la fois. Le segment 2 « J’ai vécu 5 ans à Marseille et à Aix en Provence dans le sud de la France » (lg 3-4) permet à Élise de préciser une information identitaire en réponse à la demande de Judy, tandis que le segment 3 « pour ma part, je ne connais pas Toulouse même si j’ai entendu dire que c’est une très belle ville où il fait bon vivre comme on dit » (lg 5-6) fait figure d’évaluation de l’information identitaire de Judy cette fois. Il serait plus juste de la qualifier d’évaluation de la tentative d’accordage identitaire émise par Judy. Cette dernière pensait avoir un point commun avec Élise – avoir passé du temps à Toulouse – et il s’avère que ce n’est pas le cas. En mentionnant les villes de Marseille et Aix en Provence dans un énoncé affirmatif et en insérant celle de Toulouse dans une phrase négative, la locutrice rejette le point de convergence potentiel entre les identités des deux participantes. La mise en branle de l’homophilie sociale consistant en un Face Threatening Act, la locutrice associe cet énoncé à un adoucisseur « même si j’ai entendu dire que c’est une très belle ville où il fait bon vivre comme on dit » (lg 5-6). Cet énoncé est en effet mélioratif et valorise ainsi l’information transmise par Judy, atténuant le FTA.

La particularité du segment 4 est qu’il inverse les a-tours. La locutrice répond en premier lieu à la pré-clôture de Judy « Je suis impatiente de vous connaître mieux ce semestre ! » (lg 12 Judy) par l’énoncé « Je suis également impatiente de discuter avec vous » (lg 8), puis elle répond à un énoncé du corps de message de Judy concernant la pragmatique en lui expliquant « lors de nos échanges sur le système éducatif en France et en Amérique, nous aurons peut-être l’occasion de discuter rapidement de pragmatique 😉 » (lg 8-10). Notons que dans sa réponse à la pré-clôture de Judy, Élise effectue une reprise diaphonique de l’adjectif qualificatif attribut « impatiente » indiquant un état positif similaire à celui de Judy mais le complément n’est pas fidèlement repris, il est reformulé en « de discuter avec vous » (lg 8). Si Judy est impatiente de « connaître mieux » Élise, cette dernière est impatiente de « discuter avec » Judy. Cette hétéro-reformulation avec modification du propos antérieur peut signifier que les deux participantes n’attendent pas la même activité où que « connaître » et « discuter » sont perçues comme une même activité.

Dans le second énoncé de ce segment « lors de nos échanges sur le système éducatif en France et en Amérique, nous aurons peut-être l’occasion de discuter rapidement de pragmatique 😉 » (lg 8-10), la locutrice ratifie l’intérêt de Judy pour la pragmatique mais ne développe pas le sujet au sein de son message. Elle propose d’en « discuter rapidement » lors de la séance de tchat. Par là, la locutrice inscrit temporellement la conversation, elle l’étend au prochain échange programmé sous un autre mode interactionnel, le tchat. Elle définit ce dernier par le topic censé être abordé à cette session, à la demande des enseignants, « le système éducatif en France et en Amérique ». Elle implique ainsi que la pragmatique n’est ni le propos du forum ni celui du tchat. Aussi modalise-t-elle sa proposition d’en discuter par les adverbes « peut-être » et « rapidement ». Par ailleurs cet énoncé se conclut par la première marque multimodale émise dans l’énonciation de cette participante, l’émoticône typographique « 😉 » (lg 10). Ce dernier, étant un clin d’œil placé après la proposition de discuter de pragmatique, instaure une forme de complicité entre les locutrices. D’une part Élise prend en compte son intérêt en commun avec Judy pour la pragmatique, d’autre part elle lui propose d’aborder ce topic même si ce ne sera pas le sujet prescrit. En soulignant ces points par un clin d’œil Elise rend l’échange moins formel et plus personnel.

Par son choix de clôture « A bientôt » (lg 12), Élise ne ratifie pas le relationème marqué par la formule « Amicalement » de Judy (lg 14). Cette clôture associée à l’énoncé qui la précède, projette néanmoins une suite à la conversation. En miroir avec le message de Judy, Élise signe son message par son prénom.

Ainsi, le message d’Élise en réponse à celui de Judy satisfait les besoins d’existence des deux participantes par l’interaction ainsi instaurée. Mais, si Élise fait acte de réception des informations identitaires que Judy propose comme convergentes, elle ne les valide pas, freinant de ce fait le besoin d’intégration de Judy. Consciente de cet effet, la locutrice associe ses invalidations à des adoucisseurs, répondant ainsi au besoin de valorisation de son interlocutrice. En répondant aux demandes d’éléments identitaires supplémentaires, Élise n’est plus pleinement dans la satisfaction du besoin de contrôle de l’information identitaire transmise. Dans sa présentation, Élise avait sélectionné des éléments avant de les émettre mais son interlocutrice est à la recherche de supplément d’information en relation avec son identité propre.

Chaque message co-construit les identités des deux interlocutrices à la fois. D’une part chacune revendique une identité d’elle-même et en attribut une à son interlocutrice. D’autre part chacune ajuste ces identités revendiquées et attribuées toujours dans la recherche d’une convergence entre identité pour soi et identité pour autrui. Le processus semble nécessiter plus de temps et d’interactions pour les participantes afin de compléter les identités en construction. La rencontre n’en est qu’à ses débuts.

1.2.3              Réponse de Sharmila à Élise

Sharmila a également répondu à la présentation d’Élise. Sa réponse est la suivante :

EF_Im14_repshaem_AEF_Im14 : Message de réponse de Sharmila à Élise

Le message posté par cette participante porte le titre « Re : Janin-Chalet Elise », l’auteur « SHARMILA CHODHARI », la date d’émission « Jan 29, 2013 12:35 AM », le nombre de lecteurs « 3 », et le message suivant :


EF_T6_repsha_A

EF_T6 : Message de réponse de Sharmila à Élise


1.2.3.1    Organisation séquentielle

Comme les autres réponses au message d’Élise, le post émis par cette participante se trouve dans la même fenêtre que celle hébergeant le message de présentation d’Élise.

Le message de Sharmila est constitué d’a-tours formant une séquence d’ouverture, un corps et une séquence de clôture. Ces séquences font typographiquement l’objet de paragraphes distincts. La locutrice débute son message par une salutation détachée du reste du message « Bonjour Janin-Chalet, » (lg 1). Cette salutation est suivie d’une FNA permettant d’identifier la participante ratifiée et adressée. Néanmoins, la FNA choisie n’est pas usuelle puisqu’il s’agit du nom de famille de la locutrice du message initiatif. Les cas de dénomination d’une personne par son nom de famille uniquement son très particuliers et ne correspondent pas à cette situation d’interaction. Il est donc à supposer que Sharmila, qui par ailleurs se présente par son prénom, n’adresse pas volontairement Élise par son nom de famille. Il apparaît que Sharmila pense que le prénom de la locutrice est « Janin-Chalet » et non « Élise ». Cette confusion paraît due au titre du message d’Élise – Janin-Chalet Elise – qui fait précéder le nom au prénom contrairement à l’usage et à la pratique des autres participants. Cette erreur d’adressage révèle une erreur de compréhension d’une information identitaire. La salutation est suivie d’une dénomination de l’interlocutrice « Je m’appelle Sharmila » (lg 3) et d’un greeting « Merci de votre présentation ! » (lg 4).

Suite à cette ouverture, Sharmila formule une question « Qu’est-ce que vous faisait en Belgique ? » (lg 5) en First Insert Expansion (FIE) et une assertion « Ma sœur, qui a fait ses études à l’Université du Texas, a passé un semestre en Belgique. » (lg 6-7) en Second Pair Part (SPP) répondant à la First Pair Part (FPP) d’Élise « […] après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique » (lg 1-3 Élise). La FIE sous forme interrogative appelle un autre a-tour sous forme de réponse de la part d’Élise. Ce message de Sharmila est donc interactionnellement marqué et ne constitue pas seulement une réponse au message d’Élise mais une invitation à poursuivre une conversation.

Ces a-tours s’enchainent comme suit :


[ ELI : FPP -> Je vis actuellement à Lyon après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique. 

SHA : FIE -> Qu’est-ce que vous faisait en Belgique ? 

SHA : SPP -> Ma sœur, qui a fait ses études à l’Université du Texas, a passé un semestre en Belgique.  ]


Nous verrons par la suite que la paire adjacente se poursuit (Second Insert Expansion) avec la réponse d’Élise à la réponse de Sharmila.

Les segments 6, 7 et 8 (lg 8-13) consiste également en un a-tour Second Pair Part à la First Pair Part d’Élise « je travaille également dans une équipe de recherche qui travaille sur l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes » (lg 5-6 Élise). Au sein de cet a-tour, le segment 6 « Je pense que vos sujets de recherche sont vraiment intéressants » (lg 8) aborde les recherches d’Élise, le segment 7 « Je fais des recherches dans le département d’éducation mais en l’éducation de mathématiques, pas de langues » (lg 9-10) introduit les recherches de Sharmila, et le segment 8 « Je m’intéresse beaucoup à votre recherche pour voir comment les manières dont on apprendre les mathématiques et les langues sont différents. » (lg 11-13) établit un lien entre les deux.

Le segment 9 mélioratif « J’ai hâte d’apprendre plus ! » (lg 14) et le segment 10 formule de politesse « Merci encore ! » (lg 15) constituent la pré-clôture du message de Sharmila. Le segment 11 détaché du reste du message par un saut de ligne fait figure de salutation de clôture « A bientôt ! » (lg 17). Ces trois segments sont ponctués par un point d’exclamation exprimant par là même l’enthousiasme de la participante à cet échange.

1.2.3.2    Progression thématique

La réponse de Sharmila porte sur deux topics : la Belgique et la recherche en didactique. Ces deux topics ne sont pas aléatoires, ils sont proches des sujets abordés par Élise dans son message de présentation. Concernant le premier topic – la Belgique – Sharmila pose la question « Qu’est-ce que vous faisait en Belgique ? » (lg 4), question compréhensible malgré l’erreur de conjugaison liée au fait que l’énonciation se fait ici en langue étrangère. Cette question fait écho à l’énoncé d’Élise « après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique » (lg 1-3 Élise). L’information d’activité en Belgique transmise par Élise par les verbes « vivre » et « travailler » est perçue comme incomplète par l’interlocutrice qui demande à ce qu’elle soit précisée. Par cette interrogation, Sharmila porte son intérêt sur un lieu spécifique du parcours géographique énoncé par Élise (Lyon, sud de la France, Belgique), et cet intérêt diffère de celui de Judy qui interrogeait Élise sur le sud de la France. Cet intérêt est de nouveau lié à une tentative d’accordage d’informations identitaires comme l’indique l’énoncé suivant de Sharmila « Ma sœur, qui a fait ses études à l’Université du Texas, a passé un semestre en Belgique » (lg 6-7). La spécificité de l’information identitaire présentée comme convergente à celle d’Élise, repose sur le fait que cette information ne concerne par Sharmila directement mais sa sœur. La recherche d’éléments identitaire commun – en l’occurrence un séjour en Belgique – convoque un tiers dans l’énonciation. L’interlocutrice n’évoque plus seulement elle et la locutrice mais un autre individu. Considérant que Sharmila ne cherche pas ici à enfreindre la maxime de pertinence, il apparaît qu’il lui semble tout de même pertinent de convoquer l’expérience d’un tiers. Et cela dans la mesure où ce tiers a une relation avec Sharmila – elles sont sœurs – et qu’elle a un point commun avec Élise – elle a vécu en Belgique. Sharmila fait preuve d’homophilie sociale et énonce donc ici un point commun avec Élise, par association.

Les trois énoncés suivants (lg 8-13) consistent, pour Sharmila, à valoriser les recherches d’Élise « Je pense que vos sujets de recherche sont vraiment intéressants » (lg 8), aborder ses propres recherches « Je fais des recherches dans le département d’éducation mais en l’éducation de mathématiques, pas des langues » (lg 9-10), et établir un lien entre les deux « Je m’intéresse beaucoup à votre recherche pour voir comment les manières dont on apprend les mathématiques et les langues sont différents » (lg 11-13). Ils mettent ainsi en regard deux subjectivités pour les rapprocher. Les segments 6 et 8 sont particulièrement semblables, ce sont des auto-reformulations « Je pense que vos sujets de recherche son vraiment intéressants » (lg 8) et « Je m’intéresse beaucoup à votre recherche » (lg 11). Le segment 8 permet d’expliciter l’intérêt de Sharmila pour les recherches d’Élise, à savoir comparer la didactique des mathématiques à la didactique des langues. En indiquant qu’elle souhaite comparer les deux méthodologies et en précisant qu’elle ne mène pas des recherches dans le domaine des langues « pas des langues » (lg 10), Sharmila implique qu’Élise mène des recherches en didactique des langues. Or celle-ci a expliqué travailler dans le domaine de « l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes » (lg 6) et l’a exemplifié par les situations d’interactions en « réunion de travail, dans des commerces, lors de repas de entre amis » (lg 7-8 Élise). L’information identitaire transmise par Élise a donc été mésinterprétée par Sharmila.

Au même titre que les autres pré-clôtures, celle de Sharmila indique qu’elle souhaite acquérir plus d’informations. Néanmoins, l’absence de complément à « apprendre » ne nous renseigne pas sur l’objet du verbe. Il peut s’agir de la didactique ou d’Élise. Reste que cette pré-clôture formule le désir de Sharmila de poursuivre la conversation avec Élise, comme le confirme la clôture en formule temporelle « A bientôt ! » (lg 17).

Le message de Sharmila en réponse à celui d’Élise satisfait donc les besoins d’existence des deux participantes par l’interaction ainsi instaurée. Et en choisissant spécifiquement Élise comme partenaire d’interaction, Sharmila répond aux besoins d’individuation et de valorisation de celle-ci. La réponse en elle-même consiste en effet en un Face Flattering Act sur la face positive d’Élise (Kerbrat-Orecchioni, 2005). Et le topic principal développé par Élise dans sa définition d’elle-même – l’analyse des interactions interindividuelles – est bien ratifié et valorisé par Sharmila. Mais il est mésinterprété. Par ailleurs, Sharmila, comme Judy, par la mise en relief d’informations identitaires convergentes, tente de répondre au besoin d’intégration des deux locutrices au sein d’une relation émergente. Néanmoins cette tentative d’accordage porte sur des informations relatives à un tiers (sœur de Judy) et une mésinterprétation du sujet de recherche d’Élise, et met en branle les besoins d’intégration et de contrôle de l’information identitaire.

Il apparaît ici que l’identité pour soi et l’identité pour autrui ne convergent pas. En effet, l’identité revendiquée par Élise n’est pas similaire à celle que lui attribue Sharmila. Elle doit donc faire l’objet d’une négociation (Kerbrat, 2005). Par ailleurs, l’identité revendiquée par Sharmila n’est pas seulement constituée d’éléments identitaires qui lui sont propres mais également d’éléments identitaires d’un tiers en relation avec elle. Enfin, les définitions identitaires sont de nouveau perçues comme incomplètes, en attente de nouveaux éléments.

1.2.4              Réponse d’Élise à Sharmila

EF_Im15_repemsha_AEF_Im15 : Message de réponse d’Élise à la réponse de Sharmila

Le message posté par cette participante porte le titre « Re : Janin-Chalet Elise », l’auteur « Elise.janin@ens-lyon.fr », la date d’émission « Jan 30, 2013 6:11 AM », le nombre de lecteurs « 2 », et le message suivant :


EF_T7_repelisha_A

EF_T7 : Message de réponse d’Élise à la réponse de Sharmila


1.2.4.1    Organisation séquentielle

La conversation se poursuit entre Élise et Sharmila. Cette conversation maintient son caractère asynchrone puisqu’Élise répond le 30 Janvier à 6:11 AM (heure de Berkeley), à savoir un jour après la réponse de Sharmila (posté le 29 Janvier à 12:35 AM (heure de Berkeley)). Notons que la locutrice s’est rendue disponible et « en état de parole ouvert » (Goffman, 1987) au même moment pour répondre à Judy (30 minutes avant) et à Sharmila. La locutrice s’est donc inscrite dans une activité interactionnelle de réponse à ses réponses.

Dans ce message, les a-tours font réponse à ceux de Sharmila. Il est possible de distinguer des séquences d’ouverture, corps et clôture. L’ouverture d’interaction consiste en une salutation associée à une FNA en réponse à la salutation de Sharmila. Le corps du message d’Élise se divise en deux paragraphes liés à deux topics : ses activités en Belgique, les recherches des deux locutrices. Ces deux topics sont ceux développés par Sharmila dans son message.

Le segment 2 « Lorsque j’étais en Belgique j’ai repris des études en sciences de l’éducation avec un parcours axé sur la formation des adultes, puis après j’ai suivi des études en Sciences du langage pour étudier les interactions mais je n’étudie pas les interactions de classe. » (lg 3-5) constitue la Second Insert Expansion (SIE) répondant à la First Insert Expansion (FIE) à la forme interrogative émise par Sharmila « Qu’est-ce que vous faisait en Belgique » (lg 5 Sharmila). La fin du segment 2 et le segment 3 « je n’étudie pas les interactions de classe. Par contre je serai intéressée d’en connaître plus sur vos recherches. » (lg 6-7) est la Third Part (TP) qui fait suite à la Second Pair Part (SPP) « Je pense que vos sujets de recherche sont vraiment intéressants. Je fais des recherches dans le département d’éducation, mais en l’éducation de mathématiques, pas des langues. Je m’intéresse beaucoup à votre recherche pour voir comment les manières dont on apprendre les mathématiques et les langues sont différents. » (lg 8-13 Sharmila).

Les a-tours s’enchainent comme suit :


[ ELI : FPP -> Je vis actuellement à Lyon après avoir vécu et travaillé quelques années dans le sud de la France puis à Bruxelles en Belgique. 

SHA : FIE -> Qu’est-ce que vous faisait en Belgique ? 

SHA : SPP -> Ma sœur, qui a fait ses études à l’Université du Texas, a passé un semestre en Belgique.

ELI : SIE -> Lorsque j’étais en Belgique j’ai repris des études en sciences de l’éducation avec un parcours axé sur la formation des adultes, puis après j’ai suivi des études en Sciences du langage pour étudier les interactions mais je n’étudie pas les interactions de classe. ]


Il est à noter que la Second Pair Part (SPP) émise par Sharmila ne fait pas l’objet d’une évaluation par une Third Part de la part d’Élise.

Et :


[ ELI : FPP -> Je travaille également dans une équipe de recherche qui travaille sur l’analyse linguistique de situations d’interaction entre des personnes. 

SHA : SPP -> Je pense que vos sujets de recherche sont vraiment intéressants. Je fais des recherches dans le département d’éducation, mais en l’éducation de mathématiques, pas des langues. Je m’intéresse beaucoup à votre recherche pour voir comment les manières dont on apprendre les mathématiques et les langues sont différents. 

ELI : TP -> je n’étudie pas les interactions de classe. Par contre je serai intéressée d’en connaître plus sur vos recherches. ]


Le quatrième segment « Nous aurons peut-être l’occasion d’en discuter lors des chats » (lg 8) consiste en une pré-clôture en réponse à celle de Sharmila « J’ai hâte d’en apprendre plus ! » (lg 14 Sharmila). Cette pré-clôture précède la clôture temporellement marquée « A bientôt » (lg 10) et la signature « Elise » (lg 12). Les messages réactifs d’Élise possèdent donc une structure similaire, divergente de son message initiatif de présentation. Ils sont interactionnellement marqués, porteurs de FNA et de signature.

1.2.4.1    Progression thématique

Suite à son ouverture, Élise répond à la demande de précision formulée par Sharmila concernant ses activités en Belgique. La locutrice initie cette réponse par la proposition subordonnée circonstancielle « Lorsque j’étais en Belgique » (lg 3) avant d’inventorier ses activités – intitulé d’études et spécification du parcours – «  études en sciences de l’éducation avec un parcours axé sur la formation des adultes » (lg 3-4) et « études en Sciences du langage pour étudier les interactions » (lg 5-6). Les deux activités sont liées par l’adverbe « puis » et la préposition « après ». La locutrice retrace ainsi avec précision son parcours en Belgique. La quantité d’information transmise concernant ses études est donc plus importante que dans son message de présentation mais n’enfreint pas la maxime de quantité dans la mesure où son interlocutrice est à l’origine de la demande de précision.

Un autre point était abordé par Sharmila au sujet de la Belgique « Ma sœur, qui a fait ses études à l’Université du Texas, a passé un semestre en Belgique. » (lg 6-7 Sharmila). Mais cet énoncé n’est pas pris en compte par la locutrice dans son message. Il est possible que cet énoncé soit perçu comme violant la maxime de pertinence en ce qu’il ne concerne pas réellement l’identité de Sharmila pour la locutrice. Il ne fait donc pas l’objet d’une validation par Élise. Par cette absence de validation, c’est la tentative d’accordage identitaire émise par Sharmila qui est mise en échec.

La tentative d’accordage est également mise en échec au sujet des recherches en didactique. En effet par l’énoncé sous forme négative et introduit par la conjonction d’opposition « mais », « mais je n’étudie pas les interactions de classe » (lg 6), la locutrice rejette de nouveau le point de convergence possible proposé par l’interlocutrice. Cette nouvelle mise en branle de l’homophilie sociale consistant en un Face Threatening Act, la locutrice associe cet énoncé à un adoucisseur « Par contre je serai intéressée d’en connaître plus sur vos recherches » (lg 7). Cet énoncé mélioratif valorise ainsi l’information transmise par Sharmila, atténuant le FTA. Cet énoncé implique qu’il n’est pas nécessaire que la recherche en didactique soit un élément identitaire commun aux deux locutrices pour intéresser Élise. La locutrice ne fait donc pas preuve d’homophilie sociale. La mêmeté chez autrui ne lui semble pas une nécessité dans la rencontre.

Par la pré-clôture « Nous aurons peut-être l’occasion d’en discuter lors des chats » (lg 8), la locutrice renouvelle son intérêt pour les recherches de Sharmila, et inscrit temporellement la conversation. Élise l’étend au prochain échange programmé sous un autre mode interactionnel, le tchat. La conversation est ainsi invitée à se poursuivre comme l’indique également la clôture « A bientôt. » (lg 10).

Nous notions que la salutation d’ouverture de Sharmila était associée à une FNA portant sur le nom de famille d’Élise et non son prénom. Cette erreur d’identification n’est pas explicitement corrigée par la locutrice. Mais Élise transmet tout de même un nouvel élément d’identification par sa signature qui n’était pas présente dans son message de présentation. Il appartient alors à Sharmila de percevoir cet indice.

Ainsi, le message d’Élise en réponse à celui de Sharmila satisfait, au même titre que les autres réponses, les besoins d’existence des deux participantes par l’interaction ainsi instaurée. Mais, si Élise fait acte de réception des informations identitaires que Sharmila propose comme convergentes, elle ne les valide pas, freinant de ce fait le besoin d’intégration de Sharmila. Consciente de cet effet, la locutrice associe ses invalidations à des adoucisseurs, répondant ainsi au besoin de valorisation de son interlocutrice. En répondant aux demandes d’éléments identitaires supplémentaires, Élise n’est plus pleinement dans la satisfaction du besoin de contrôle de l’information identitaire transmise. Dans sa présentation, Élise avait sélectionné des éléments avant de les émettre mais son interlocutrice est à la recherche de supplément d’information en relation avec son identité propre.

Ces messages de réponses entre Élise et Sharmila présentent ainsi des caractères similaires à ceux entre Élise et Judy tant en terme d’organisation séquentielle qu’en regard de la progression thématique. Les effets sur les constructions identitaires sont semblables. Chaque message co-construit les identités des deux interlocutrices à la fois. D’une part chacune revendique une identité d’elle-même et en attribut une à son interlocutrice. D’autre part chacune ajuste ces identités revendiquées et attribuées toujours dans la recherche d’une convergence entre identité pour soi et identité pour autrui. Le processus semble nécessiter plus de temps et d’interactions pour les participantes afin de compléter les identités en construction.

1.2.5     Modalités et cadres de l’activité de réponses au forum

 Nous traitons ici des modalités et cadres de l’activité de réponse des trois participantes dans la mesure où ils nous semblent convergents.

Au même titre que les présentations de soi, les réponses sont particulièrement logocentrées. Seule une émoticône typographiée par Élise apparaît dans une réponse. L’accès aux façades et décors des locuteurs se trouve être particulièrement faible. Pour autant, les participants ne cherchent pas à obtenir plus d’éléments sur les décors de leurs interlocuteurs au cours de l’interaction, ils sont à la recherche de définition de parcours identitaires. Les parcours géographique, universitaire, professionnel et linguistique sont au centre des définitions identitaires dans cette situation d’interaction. Cet intérêt est directement en lien avec la situation d’interaction : un cadre d’échange universitaire dont le sujet est la didactique des langues, entre participants résidant dans des pays différents.

Le cadre primaire de l’activité de réponse est toujours la définition identitaire, de même que l’activité de présentation de soi. L’expérience en cours consiste en la communication de son identité situationnelle à des interlocuteurs cette fois identifiés. Néanmoins une transformation de cadre est opérée dans les réponses par l’effet de l’homophilie sociale. Les participants sélectionnent leurs interlocuteurs en fonction des éléments identitaires qu’ils ont en commun. Ils expriment alors leur volonté de poursuivre une conversation portée sur un centre d’intérêt commun. Cette strate supplémentaire, se superposant au cadre primaire, renvoie au phénomène de rencontre et plus précisément à celui de bonding – formation de lien affectif, socialisation entre individus semblables (Putnam, 2000). Si l’activité d’échange entre des participants de Berkeley et des participants de Lyon tient par essence du bridging – formation de lien affectif, socialisation entre individus dissemblables (Putnam, 2000), nos locuteurs s’adonnent ici au contraire à du bonding. Ainsi, la définition identitaire constitue le cadre primaire de l’activité de réponse, ses contours sont ceux du bonding.

1.2.6      Réduction éidétique des réponses aux présentations sur Forum

De nouveau, les participants géographiquement distants ne partagent ni le même espace ni la même temporalité. Pour autant, ils parviennent à se ménager un espace-temps de l’interaction. La page du message de présentation d’Élise constitue un point de rencontre. Se rendre sur cette page permet aux sujets de s’exprimer sur un sujet spécifique : l’identité de la locutrice en rapport avec l’identité des interlocuteurs auto-sélectionnés.

L’activité physique et technique d’Élise de transmettre son identité à distance est reçue, validée et ratifiée. Deux espaces-temps coexistent, celui du locuteur à l’émission de son message et celui de l’interlocuteur à la réception de celui. Un troisième espace-temps permet aux deux premiers d’entrer en contact. Par l’archivage de la plateforme, le message acquiert une intemporalité objective. Chacun peut alors le rédiger, le consulter, y répondre avec sa propre temporalité subjective. De même l’espace ouvert objectif de la plateforme, permet aux individus d’y entrer ou dans sortir à leur gré, et d’y percevoir les activités passées d’autrui dont les traces sont automatiquement indicées. L’espace-temps objectif permet aux espaces-temps subjectifs de coexister mais pas simultanément. Du moins, la plateforme le permet dans l’absolu mais ce n’est pas l’usage qu’en font les sujets.

Le degré d’aura phénoménologique induit par ce mode d’interaction numérique est donc toujours faible. Mais le degré d’aura émis par les réponses réactives apparaît plus élevé que les présentations initiatives. En effet l’existence de chacun des participants est ratifiée par l’interaction et la personnalisation des messages émis. L’interlocution réelise la présence de chacun. Le degré d’aura phénoménologique ne repose donc pas uniquement sur le mode interactionnel employé mais également sur l’usage qu’en font les interactants.

L’échange à ce stade n’est donc plus seulement ancré dans la subjectivité. Les réponses successives induisent une prise en compte mutuelle des existences des sujets. L’émission de réponse constitue un acte performatif de confirmation intersubjective des identités. Ce stade de la rencontre tient de la connaissance d’autrui. Cette connaissance d’autrui, en interaction textuelle asynchrone, reste limitée. Les sujets cherchent à compléter les définitions identitaires. À cet effet, la rencontre est invitée à se poursuivre.


[1] Nous ne parlerons pas ici de nationalité dans la mesure où les participants de Berkeley ne sont pas tous américains et les participants de Lyon ne sont pas tous français.

[2] Par l’usage de son corps et de l’artefact



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